"La nuit transfigurée" de Schönberg ou le triomphe de la danse pure.

Anne Teresa de Keersmaeker nous avait annoncé la couleur : cette musique de Schönberg et la chorégraphie qu’elle en tire, sont "effrontément romantiques". Mais ce romantisme, a priori étonnant chez elle, lui va très bien. On sort totalement séduit et ému par cette histoire d’amour réduite à l’essentiel : deux corps qui se parlent et se cherchent sur un grand plateau nu et avec une musique comme un torrent de cordes pleurant et chantant. Il ne faut pas plus.

Arnold Schönberg avait écrit ce chef-d’œuvre musical pour évoquer un poème de son ami Richard Dehmel. Une nuit, un homme et une femme se retrouvent. Ils sont amants, ou bien mari et femme. Mais elle doit lui avouer qu’elle est enceinte d’un autre homme qu’elle n’aime pas. Et l’homme, après un moment douloureux d’hésitation, accepte cet enfant d’un autre et le considère comme le sien. Le couple se retrouve alors uni, dans "La nuit transfigurée".

Anne Teresa De Keersmaeker suit ce canevas de manière littérale, comme le fait Schönberg. La formidable danseuse Samantha Van Wissen, éblouissante tout au long du spectacle, arrive sur le plateau, dans le silence. Derrière, de dos, muet et immobile, on devine le mari (dimanche c’était Nordine Benchorf) tandis qu’un bref instant se montre l’amant de passage (Bostjan Antoncic). Elle souffre de la situation, se tord, se jette à terre, mais sans émouvoir le mari.

Un couple éternel

Quand la musique arrive et submerge la scène, l’homme reste encore de marbre. A-t-elle déjà avoué qu’elle était enceinte ? Le devine-t-il ? On est fasciné par ce dialogue muet et corporel entre ces deux êtres. La tension douloureuse qui se mue peu à peu en tendresse. Le "pardon" merveilleux vient illuminer leur couple. Elle montre encore sa souffrance, mimant l’accouchement, le désespoir, le remords, mais les deux danseurs vont bientôt s’unir dans un long duo fulgurant, plein de virtuosité, où les corps se fondent, tournoient, prennent tous les risques, se frôlent juste d’un geste de la main, ou se couchent lovés l’un dans l’autre. A un moment, elle pose délicatement la tête de l’homme sur son ventre gros déjà de l’enfant à naître.

Cette histoire est celle d’un couple éternel. Avec le minimalisme d’Anne Teresa De Keersmaeker, la virtuosité des mouvements et le talent explosif des danseurs, on assiste à un moment de pure beauté. Et chacun peut alors assumer, sans peur ni pudeur, le romantisme qui est en lui.

--> Verklärte nacht, au Rosas Performance Space, avenue Van Volxem 164, 1190 Bruxelles, jusqu’au 11 septembre. www.kaaitheater.be