Regardant vers l’avenir, le théâtre belge se réapproprie le présent.

Avignon, 3 juillet 2020. Dans un monde sans Covid, le festival serait lancé ce jour-là. La ville constellée d’affiches, les tracts imprimés par paquets, prêts à être fourrés dans chaque main qui passe, les rues noires de monde, pétillant de l’excitation de l’ouverture.

Avignon, 3 juillet 2020. À l’arrivée d’un voyage masqué, nulle "comédie irrésistible" , aucun "solo émouvant et poétique" , pas l’ombre d’un "classique revisité" ne pavoise les barrières de la gare. Ciel bleu, mistral têtu et vue sans parasite sur les remparts.

Des touristes malgré tout, des terrasses, des restaurants, des hôtels. Mais certains d’entre eux, nous dit-on, resteront fermés pour la saison. Un chauffeur de taxi, d’ordinaire débordé à cette période de l’année, compte ses clients de la matinée sur les doigts d’une main. Et au fil des rues, les rideaux baissés sont légion.

Avignon, juillet 2020. © M.Ba.

De cet étrange silence, tant sonore que visuel, jaillissent des sentiments paradoxaux : entre la joie de goûter à la beauté paisible de la ville et l’inquiétude du vide, l’incertitude du lendemain.

Écouter le rythme des artistes

"Nous n’allons pas faire comme si rien ne s’était passé", insiste Alain Cofino Gomez, directeur du théâtre des Doms. La programmation établie pour le Off 2020, annulée, a été intégralement reportée à 2021. Dans l’intervalle, il y aura bien une saison et des résidences de création pour les artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cependant le "Pôle sud de la création en Belgique francophone" n’annoncera pas de programmation ni n’éditera de brochure. Mais demeure en prise avec les compagnies et le contexte, en évolution. "Nous voulons écouter leur rythme, ne pas figer l’agenda et surtout imaginer un temps de rencontre entre les œuvres et le public qui tienne compte du vivant."

Face à la scène installée dans la cour des Doms, le public placé selon les consignes sanitaires, à qui s'adresse Alain Cofino Gomez. © J. Van Belle - WBI

Ce public, le directeur souhaitait l’entendre sur son vécu du confinement et son afflux de propositions culturelles en 2D, sur la crise en cours, sur ses visions futures pour les arts de la scène en général et ce théâtre en particulier.

Une rencontre en ce sens, prévue samedi matin, s’est étrangement déroulée sans les principaux intéressés – spectateurs, habitants, habitués, voisins – demeurant invités à s’exprimer à propos d’un lieu qui, outre ses missions d’accompagnement et de diffusion des artistes belges, est aussi fait pour eux, et veut se penser avec eux.

Ce sont en conséquence les professionnels présents qui ont réfléchi ensemble aux sens émergés de la crise, aux pistes d’ouverture non seulement aux habitués, aux convaincus (en parallèle avec les "bulles de filtres" où nous confinent les réseaux sociaux), mais aussi, surtout, aux publics neufs. "Le théâtre, s’il a énormément changé, reste trop souvent fait pour les initiés. Comment aller chercher, tout en gardant la part de risque, le public qui ne sait pas ?" Autrement formulé : que dit-on ? et à qui s’adresse-t-on ? résume Thierry Hellin. 

Thierry Hellin et Valérie Bauchau ont choisi, pour leur lecture à deux voix, le texte "Que ce soit de toi que je me souvienne" de l'autrice belge Caroline Lamarche. © J. Van Belle - WBI

Les mots de Caroline Lamarche

Ayant plusieurs fois foulé les planches des Doms, le comédien a embarqué, ainsi que ses comparses, dans ce Out Festival quasiment impromptu, assorti comme en clin d’œil du hashtag #niinnioff. Du 2 au 5 juillet, trois soirées et une après-midi "spectaculaires et musicales" , un programme composite pour assistance en nombre limité.

Dressée dans la cour, la scène accueille d’abord le duo franco-belge composé d’Alexis Rouvre et Deborah Colucci. Il manipule cordes et balles, elle joue de la harpe celtique. Entrelacs, tracés graphiques, dialogue poétique de musique et de jonglerie, voilà la suspension enjouée d’Entre-Cordes.

À Thierry Hellin et Valérie Bauchau, Alain Cofino Gomez a demandé une lecture à deux voix. Ces interprètes majeurs ont choisi pour ce moment partagé un texte de l’autrice belge Caroline Lamarche qui, confiera la comédienne, "n’en remet pas une couche mais ne fait pas comme si la pandémie n’était pas passée par là" . Il est question de famille, de vieillesse, de liens, de perte, d’avenir incertain dans Que ce soit de toi que je me souvienne. Une langue précise et humble, des voix à son service : un moment fort et doux.

Venues d’Avignon, Mathilde Giraud, harpiste classique, et Fiona Ait Bounou, chanteuse jazz, de leur Duo Hybride, viennent clore la boucle de ce programme éclectique et généreux, tout en laissant les cœurs ouverts vers cet avenir à réinventer ensemble. 


  • Le théâtre des Doms, à suivre sur son site lesdoms.eu et sur les réseaux sociaux.
  • Vendredi y sera posté le teaser de l’événement "Reporté.e.s", mettant en relation les artistes dont la présence au Festival 2020 a été suspendue et des créateurs visuels.