La migration, vaste sujet, essentiel, interpellant, incontournable et, par conséquent, souvent présent sur les planches. Un réflexe salutaire. Encore faut-il embrasser la matière avec force, conviction, sincérité voire originalité. «Embrasser», le mot ne surgit sans doute pas au hasard tant il sied à la générosité de Grégory Carnoli et Hervé Guerrisi de la Cie Eranova qui viennent de présenter L.U.C.A., co-mis en scène par Quantin Meert, au Théâtre de l'Ancre, à Charleroi, dans le cadre du focus autobiogaphique Me, My self and I.

Deux Italo-Belges dont les grands-parents sont montés en Belgique pour descendre au fond de la mine et qui soudain se sont mis dans le bourrichon de partir à la recherche de leurs origines en mettant le cap sur l'Italie de leurs ancêtres. Se profile alors une succession de désillusions, ne se sentant désormais plus ni de là - ceux qui sont partis ont trahi - ni d'ici, où l'on ne cesse de leur demander d'où ils viennent. "De là où je vais" répond Gregory Carnoli, entre deux pics d'humour, une dimension omniprésente dans cette intime quête de soi qui mène à l'universel. Car l'originalité de ce chaleureux L.U.C.A. sera d'emprunter la voie de la science pour, rétro vidéo et didactisme à l'appui, prouver à quel point nous nous descendons tous: L.U.C.A. comme Last Universal Common Ancestor, ancêtre commun à toutes les formes de vie connues actuellement; de la langouste à l'ornithorynque en passant par l’orchidée, l'herbe sur laquelle on marche, le Chinois ou l'Arabe.

Les deux complices, l'un, Hervé Guerrisi, aussi chevelu et mature, que l'autre, Grégory Carnoli, est chauve et sanguin, posent genou à terre pour y dessiner au marqueur un arbre généalogique projeté à l'écran. Bien qu'usité, le procédé vidéo prend sens ici et aide le spectateur à suivre un raisonnement scientifique clair, entrecoupé de retrouvailles et de querelles avec la famille italienne traditionnelle, celle qui ressert quatre fois la parmigiana au «petit» et qui tient, sur les migrants d'aujourd'hui, un discours peu avouable.

Un roadmovie vers l'Italie et les origines qui mènera les deux camarades Via Carnoli – carrément!-, avant de réaliser qu'il s'agit d'une impasse, que si l'on remonte à vingt-sept générations, on est tous cousins de Charles Quint, que tel aïeul n'a jamais reconnu sa progéniture, et qu'en remontant plus encore, leurs ancêtres sont passés par l'Iran, l'Irak, la Syrie, les Balkans, Lampedusa... Air connu. Ils ont également fait tester leur ADN par un laboratoire américain pour déterminer les groupes ethniques, les peuplades dont ils descendent et découvrir, oh joie!, qu'ils partagent la même lignée paternelle.

Entre rires, rage, larmes et fraîcheur, une création, qui résonne plus encore à Charleroi, en ce berceau de terrils où tous ont un ancêtre mineur, portée par deux comédiens généreux dont le talent consiste aussi à ne pas se prendre au sérieux.


Charleroi, jusqu'au 1er mars au Théâtre de l'Ancre. Info@ancre.be ou 071 314 079.Durée: 1h15.

Bruxelles, du 21 au 30 mars au Théâtre National. Info@national.be ou 02 203 53 03.

Théâtre Jean Vilar à Vitry-sur-Seine (région parisienne), le 24 mai.