Scènes

Comment les jeunes parlent-ils d’amour aujourd’hui ? Subissent-ils encore des pressions sociales ? L’orgueil vient-il assombrir leurs relations ? Se retrouveront-ils dans l’illustre tirade de Perdican lorsqu’il renvoie la belle Camille à son couvent, lui déclarant : "J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui" ? Frissons. Silence complet dans la salle du petit Varia pleine d’adolescents, lors d’une représentation scolaire. De Musset, près de deux cents ans plus tard, fait toujours mouche. Le désespoir du jeune homme de 24 ans qu’il était lorsqu’il prit la plume, en 1834, après sa rupture douloureuse avec George Sand, a traversé les siècles et les murs. Les interrogations presque psychanalytiques de Camille interpellent encore aujourd’hui et sont trop belles pour s’en priver : " - Que me conseilleriez-vous de faire le jour où je verrais que vous ne m’aimez plus ?

- De prendre un amant" répond Perdican.

- Que ferai-je ensuite le jour où mon amant ne m’aimera plus ?

- Tu en prendras un autre.

- Combien de temps cela durera-t-il ?

- Jusqu’à ce que tes cheveux soient gris et alors les miens seront blancs" , lui dit son cousin avant de l’embrasser.

Céline Peret, magnifique Camille tout en retenue, et Samuel Seynave, un Perdican qui passe de la légèreté à la gravité avec habileté, livrent un duel nuancé ou haletant, chirurgical ou incandescent. Plus rien n’existe que leur dialogue, leur jeu dangereux, leur fierté mortelle, leur passion dévastatrice. Servis avec une telle sensibilité, les mots du dramaturge romantique touchent en plein cœur et l’on s’éloigne du ton burlesque du début de ce spectacle proposé par le Théâtre de la Chute et le Varia pour entrer en tragédie. Burlesque car Alfred de Musset avait glissé des notes d’humour dans son texte revisité et traduites ici sous forme de lazzi par Benoît Verhaert et Vincent Raoult formant un chœur musical et déjanté qui invite les célibataires à occuper les premières rangées, les endurcis les suivantes etc. Si ces intermèdes recèlent quelques faiblesses dans la mise en scène tonique de Benoît Verhaert, ils n’en créent pas moins des ponts entre hier et aujourd’hui et permettent d’aller à l’essentiel : les scènes d’anthologie d’un des chefs-d’œuvre du répertoire.

Bruxelles, jusqu’au 29/11, à 10h, 14h ou 20h au Varia, 78 rue du Sceptre. Infos : 02.640.35.50 ou www.varia.be


Les jeunes ne badinent pas avec l'amour

Assise à notre gauche, au rang peut-être des célibataires ou des adeptes de l’amour propre, Sonia, 17 ou 18 ans, étudiante au Collège La Fraternité à Laeken, n’avait jamais mis les pieds au théâtre. Et la voici conquise. "C’est mieux qu’un film. On dirait qu’ils sont là avec nous. Les acteurs incarnent bien leurs personnages. Ils sont très expressifs. C’est plus speed qu’au cinéma. Je n’ai pas vu le temps passer. J’ai bien aimé la scène de la fontaine. L’actrice avait vraiment des sentiments dans la voix. Cela me donne envie de retourner au théâtre." Sa copine Nora aimerait voir toute la pièce en vers (NdlR : Benoît Verhaert a réécrit certains passages, les lazzi, et en a supprimé d’autres en gardant les scènes cultes) et Sonia voudrait que l’on parle aujourd’hui encore comme au temps de Musset. Peut-on imaginer plus bel encouragement pour le metteur en scène qui multiplie les projets pédagogiques, convaincu du rôle social de l’acteur, de l’importance du débat que peut susciter une pièce et du dialogue ?

Après avoir revisité "La Chute" et "L’Etranger" de Camus qui étaient suivis de plaidoiries imaginées par les jeunes suite aux rencontres préalables en classe, Benoît Verhaert a choisi de Musset. Et propose aux jeunes de jouer une scène du spectacle au mois de mai car le théâtre se prête mieux à l’expression de sentiments aussi intimes. Le débat qui suit le spectacle ne porte donc sur la question suivante : "Tu as dix-huit ans et tu ne crois pas à l’amour ?" . Et d’aborder très vite les pressions sociales face au mariage. Force est de constater qu’elles existent toujours, de manière plus insidieuse. Les jeunes déclarent en effet être conditionnés par leur classe sociale et veiller à ce que leur choix amoureux leur assure un mode de vie conforme à leur éducation. Ils ont peur de décevoir leurs parents et par ailleurs, côté sentiments, "de se prendre un râteau . On a peur d’être humain, d’entrer dans une relation, d’aimer, de dire : je t’aime".