Comment Peter est-il devenu Pan ? Pourquoi le Capitaine a-t-il perdu sa main droite ? Qui a donné le nom de Clochette à la fée fébrile ? Ces questions, personne ne semble les avoir posées, pas même les millions d’enfants qui se sont envolés au Pays imaginaire sous la plume de James Matthew Barrie (1860-1937). L’un d’entre eux, pourtant, un certain Régis Loisel, auteur-illustrateur de bandes dessinées, a voulu comprendre pourquoi Peter refusait de grandir et d’assumer sa sexualité à l’heure de la métamorphose. Il en résulte une série BD culte, déclinée en six tomes et saluée par les spécialistes.

Né dans les bas-fonds londoniens, fils d’une mère alcoolique et d’un marin abandonnique, confronté à la gouaille de la pègre, Peter suivra aisément la petite fée sexy au Pays imaginaire. Loisel, Grand Prix de la Ville d’Angoulême en 2002, mettra ensuite tout en œuvre, de Peter-Crochet à Peter-Clochette en passant par Peter-Pan, pour que puisse commencer le récit de Barrie. Séduit par cet “avant-propos” où naît la culpabilité, Emmanuel Dekoninck a choisi de l’adapter à la scène avec l’aide de Benoît Roland. Un juste retour des choses si on se souvient du succès de la pièce à Londres du vivant de Barrie et un fameux défi, relevé haut la main par l’Atelier 210 qui propose un spectacle familial si on le souhaite, mais parfois trivial, et surtout convaincant pour les amoureux du livre de Barrie ou de la bande dessinée. Autant de publics convergents réunis autour d’une œuvre baroque et haute en couleur grâce à l’interprétation des comédiens dont la subtilité de jeu traduit l’émotion présente en les dessins de Loisel.

Imaginaire

Lieu de l’imaginaire par excellence, le théâtre peut se prêter au jeu. “Il suffit d’y croire”, rappelle Peter Pan – traditionnellement incarné par une fille, et crédible en la personne de Anaël Snoek, au physique androgyne et à la fragilité toute féminine malgré une voix plutôt grave.

Cheveux en bataille, agilité de corps et d’esprit, virtuosité du jeu et tendresse perceptible, la voici presque parfaite en ce rôle difficile à incarner tant il existe en chacun de nous. Seule face au rideau de velours rouge, paletot gris, bottines entrouvertes et pantalon déchiré, elle est accompagnée par la contrebasse de Samuel Gertsman pour camper le récit. Puis, du fond de la salle, surgissent quelques voix goguenardes pour dire les bas quartiers londonniens. Il suffit d’y croire… Prix du meilleur espoir féminin en 2006 pour son rôle de Poil de Carotte au Théâtre du Parc, Anaël Snoek confirme ici son talent même si son jeu manque parfois de maturité.

Première confrontation, convaincante elle aussi, avec Angelo Dello Spedale alias Peter Kundal, père viril et substitutif de l’enfant perdu. Quelques répliques à peine et le récit prend corps.

Un puissant Crochet

Il faudra attendre l’apparition de Clochette, une Anna Cervinka en guêpière virevoltante, pour que s’ouvre le rideau rouge sur le pays du Jamais-jamais et qu’apparaissent des personnages aussi emblématiques que Pan. Sobre et tendre, Alexis Goslain apporte douceur au récit tandis que Philippe Résimont, excelle dans le rôle du Capitaine Crochet. Puissant, nuancé, terrifiant sans être horrifiant, il a l’envergure du rôle et porte avec aisance le long manteau de cuir rouge inspiré de l’univers visuel de Loisel. Chacun, par ailleurs, a trouvé sa juste tonalité dans la mise en scène d’Emmanuel Dekoninck.

Du côté de l’adaptation, les lecteurs de la bande dessinée retrouveront sa rythmique, son scénario et sa dynamique cinématographique même si l’histoire se centre plutôt sur le parcours de Peter tant il est difficile de résumer six albums en deux heures. On regrettera, seul bémol, un manque de fluidité et parfois d’intensité dramatique. Un détail au regard de l’envol de l’ensemble.