"Tu viens juste d’avoir 82 ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait 58 ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais.” Il y a cinq ans, les jeunes comédiens Camille Sansterre et Ilyas Mettioui ont été émus par un même texte : Lettre à D. du philosophe et journaliste André Gorz, longue déclaration d’amour qu’il adresse à sa femme Dorine, atteinte d’une maladie incurable, avant de se donner la mort avec elle. “Notre projet – Peter, Wendy, le temps, les Autres – est né d’une fascination pour un même acte : le suicide amoureux”, explique Camille. “C’est comme si nous avions développé une sorte de fantasme autour de cette idée du suicide amoureux, enchaîne Ilyas. À l’époque, nous avions 27 ans et c’est parce que c’était très loin de nous, de ce que nous pouvions vivre que ça nous semblait très beau”.

Du lien entre générations

Au fil du temps, les deux jeunes artistes ont étoffé et déployé cette thématique. Leur idée ? Associer“des personnes qui avaient traversé une vie, avaient de l’expérience et peut-être un éclairage à nous apporter”, reprend Camille. “Mais, précise-t-elle, il était très important pour nous que les personnes âgées ne viennent pas pour juger ou donner un point de vue qui pourrait s’apparenter à de la morale, mais bien pour parler le plus authentiquement possible de leur vécu et mettre les deux en relation.” Ilyas se souvient : “Nous sommes allés à la rencontre de personnes âgées en partageant ce fantasme et, chacune à leur façon, elles nous l’ont dégonflé assez vite [rire]. La rencontre avec les seniors est partie de là. Puis, elle a évolué vers une vraie rencontre de générations. Ce qui est très rare aujourd’hui, dans le sens où jamais nous n’aurions osé poser à nos parents ou aux vieux qu’on connaît les questions que nous leur avons adressées parce qu’il y a des questions intimes de l’ordre de l’amour, la sexualité, les angoisses, les peurs,… ” Et Camille d’insister : “Ce projet s’ancre vraiment dans la volonté de créer ce lien et tisser cette rencontre entre des générations qui a priori ne se rencontrent pas”.

En tout, onze seniors, non comédiens (certains ont fait un peu de théâtre amateur), ont accepté de participer au projet. “J’ai trouvé géniale cette idée de faire se rencontrer deux jeunes trentenaires qui allaient chercher de ‘l’aide’ chez des personnes âgées, qui, de par leur histoire, pourraient les éclairer”, s’enthousiasme Monique, 73 ans. À l’issue de ce projet, elle se félicite d’avoir découvert “des jeunes qui réfléchissent et qui sont ouverts aux autres”. “Je me sens vraiment bien avec eux. Je n’ai pas l’impression qu’il y a une différence de génération. C’est comme si j’étais avec une bande de copains, sourit-elle. Je pourrais faire une soirée de guindaille avec eux sans problème !”

Trente ans, un cap

Si Camille et Ilyas ont conçu le projet, ils en ont confié l’écriture à Paul Pourveur, dramaturge et scénariste. “Pendant un an, nous avons eu beaucoup de discussions de travail avec Paul, explique Ilyas. Au début, nous parlions du temps qui passe, de qu’est-ce que vieillir, car, selon Gorz, la trentaine est un cap où tu as une situation, aussi précaire soit-elle, mais où tu deviens productif. Mais en parlant d’engagement dans la vie, on retombait chaque fois sur l’engagement amoureux. Du coup, on lui a demandé d’écrire le texte de la pièce”. Il poursuit : “Ici, la prise parole est un tremplin pour accueillir la rencontre intergénérationnelle. On n’essaie pas de se mettre d’accord sur une définition de l’amour ou sur une façon d’aimer. On n’a aucune réponse. Limite, on est encore plus perdu qu’au début sur ces questions. Par contre, on se rend compte qu’il y a autant de façons d’aimer que d’êtres humains et c’est ça qui se passe sur le plateau. Ce spectacle, selon le soir où on vient le voir, on découvre d’autres façons d’aimer”.

Telle est en effet la particularité de Peter, Wendy, le temps et les Autres : chaque soir, Camille et Ilyas sont accompagnés sur scène d’un binôme de seniors différent. La raison ? “Conserver une fraîcheur et un rapport au présent fort, souligne le comédien. Il ne s’agit pas d’improviser, mais il y a des micro choix à faire tous les jours. Les invités sont différents, donc les mots vont être différents et les récits aussi”. Soit un fameux défi pour la mise en scène ! “Dans un premier temps, il a fallu se faire rencontrer un texte de fiction, joué par deux comédiens professionnels, avec les histoires de ces personnes âgées pour lesquelles on a des heures d’enregistrements, détaille Clémentine Colpin, metteuse en scène. Donc, il a fallu trouver dans la vie de chacune les faits les plus résonnants par rapport à la fiction qui avait été écrite. Ensuite, il a fallu mettre tout ça en scène, sans perdre la saveur des interventions des non-acteurs et sans tuer l’art dramatique de la pièce et le fil émotionnel des personnages”.

Louvain-la-Neuve, Théâtre Blocry, jusqu’au 4 octobre. Infos et rés. au 0800.25.325 ou sur www.atjv.be. Puis au Théâtre de la Vie à Bruxelles du 8 au 19 octobre.


CRITIQUE

Un vent de fraîcheur

Charles et Charlotte, 30 ans, sont en couple depuis trois ans. Ils viennent d’emménager. Alors que Charlotte lui a dit “Je t’aime” “pour la vie”, Charles, lui, est incapable de se projeter dans l’avenir. Alors, oui, il l’aime mais “pour la vie... aujourd’hui”. Ils pourraient aussi très bien être Peter et Wendy, refusant de vieillir malgré l’étau du temps, inévitable, qui les enserre, et l’heure des choix à poser (se marier, avoir des enfants,…). Alors, pour les éclairer, ils font appel à deux seniors. Certes, ils ont l’expérience de la vie et de l’amour, mais ils ne détiennent pas pour autant toutes les réponses… Écrit par Paul Pourveur et mis en scène par Clémentine Colpin, Peter, Wendy, le temps, les Autres est une pièce pleine de fraîcheur. Le texte, léger, sensible mais tellement vrai, est interprété avec audace, humour et fragilité par Ilyas Mettioui et Camille Sansterre. On s’attache à ce jeune couple qui s’interroge sur l’amour, chacun avec ses attentes, ses peurs et ses failles. Tout comme on est attendri par la bienveillance et la sincérité des seniors qui les prennent sous leurs ailes et dévoilent, avec pudeur, quelques souvenirs amoureux.