Scènes

Le spectacle de la 2b Company enthousiasme le Festival d'Avignon – et sera au 140, à Bruxelles, la saison prochaine.

L’opulence, on le sait, fait partie de l’ADN du Festival d’Avignon. Coproductions imposantes dans le In, flot surabondant dans le Off (près de 1 600 spectacles cette année), où forcément se côtoient le bon grain et l’ivraie, où le public en tout cas cherche à étancher sa soif de rire, de découvrir, de réfléchir, voire tout cela à la fois.

Avec sa ligne politique, misant sur le contenu autant que sur la forme, et filant d’abondance la métaphore de l’Odyssée, le Festival d’Avignon, 73e du nom, semble parfois s’enliser dans la sursignifiance, qu’elle adopte des atours hermétiques ou assène des discours à haute teneur symbolique.

Un vouloir-dire menacé d’ankylose, quelque louables que soient les ambitions de la programmation.

La quintessence de l’art

C’est pourquoi sans doute soudain triomphe une forme sinon brève, du moins modeste. Une table, un rideau, un acteur, un livre. La quintessence de l’art scénique : une présence, une parole, un propos.

Romain Daroles, conférencier-orateur-acteur, dans le dispositif élémentaire du spectacle conçu et mis en scène par François Gremaud.
Romain Daroles, conférencier-orateur-acteur, dans le dispositif élémentaire du spectacle conçu et mis en scène par François Gremaud. © Christophe Raynaud De Lage / Festival d'Avignon

Au commencement, il y a Phèdre, tragédie par excellence, et la proposition faite par le Théâtre Vidy-Lausanne à François Gremaud "d’imaginer un travail sur un texte classique au programme des lycées, allié à une forme contemporaine et vivante".

Or l’auteur et metteur en scène suisse (ayant étudié à l’Insas, à Bruxelles) a, peu de temps auparavant, imaginé et réalisé l’épatant marathon théâtral Conférence de choses – dont nous découvrions un volet jadis au FTA. Il choisit, explique-t-il, de "réutiliser cette forme pour faire goûter l’œuvre de Racine".

Exclamation/admiration

Ainsi donc Phèdre ! (que jouxte désormais un signe typographique appelé "point d’admiration" au XVIIe siècle, quand fut créée la pièce originelle) s’adresse, au fil de très nombreuses représentations, aux lycéens, avant que François Gremaud et son complice Romain Daroles, le comédien qui campe cette "sorte de conférencier", créent de cet opus une version tout public.

C’est ce Phèdre !-là pour lequel s’allonge chaque matin, dans la cour de la Collection Lambert en Avignon, la liste d’attente, la file de ceux et celles qui – comme dans le Off où règne le bouche à oreille – brûlent de s’enthousiasmer à leur tour pour cette proposition.


Tragédie/comédie

Ici donc – lieu par ailleurs d’expositions remarquables qu’on frôle en gagnant la salle en sous-sol, lieu de la représentation – se livre le théâtre dans son plus simple appareil, l’équipement basique des conférences, signant ainsi la nature du geste que développe la compagnie suisse 2b.

Où finit la tragédie, où commence la comédie ? Sans s’appesantir sur la question des limites, l’acteur-orateur-conférencier Romain Daroles entreprend de tirer les fils, d’en remonter le cours, d’en débrouiller les nœuds. Voire, pour commencer, de dresser un petit "panorama mythologique et généalogique". Bienvenu rafraîchissement de mémoire avant de plonger dans le récit lui-même.

Intelligence et facétie

Sans mettre Racine en scène à la lettre, François Gremaud fait de Phèdre ! un exemplaire objet de partage : de son hommage à la tragédie, dont la forme (langue remarquable, alexandrin inclus, d’où jaillit l’émotion) irrigue le fond, à la distribution finale aux spectateurs du texte du spectacle. C’est une boucle vertigineuse que nous offrent là les artisans de Phèdre ! Le conférencier se fait interprète et, avec le petit volume pour seul accessoire, campe les scènes clefs dont il illustre son exposé.

© Christian Lutz

Intelligence et facétie irriguent de concert cette comédie (eh oui) truffée de références cocasses et de hardis clins d’œil – de la variété française aux blockbusters du grand écran – où sans esbroufe s’illustre le pouvoir du théâtre d’être tout à la fois savant, didactique, humble, pénétré des tourments de l’amour, conscient des dérives du pouvoir, et généreux, aventureux, ludique.

Voyons-y la noblesse du divertissement : un art du décalage, du pas de côté, du point de vue renouvelé. Un ici et maintenant (la conférence, l’exposé, l’adresse directe) qui simultanément ouvre sur un ailleurs (en l’occurrence la passion interdite, la mythologie…), le tout fusionnant dans l’instant du jeu où, lorsqu’il est ainsi pensé et porté, se niche une indubitable et formidable joie.


  • Festival d’Avignon, jusqu’au 23 juillet – www.festival-avignon.com 
  • "Phèdre !" à la Collection Lambert en Avignon jusqu'au 21 juillet. 
  • Le spectacle de François Gremaud (2b Company) coproduit par Vidy-Lausanne tournera ensuite largement en France et en Suisse, et également en Belgique, au 140, à Bruxelles, du 17 au 21 février 2020 – www.le140.be