Un homme. Trois femmes. Au seuil de la mort, il a demandé à les réunir à son chevet. Elles ont accepté, malgré l’inacceptable, l’inavouable. Il y a Anna, l’enfant abusée ; Clémence, l’épouse violentée ; et Iris, la maîtresse sous influence. Face à ce qu’il leur a infligé, chacune va mettre ses mots, ses émotions, se confronter aux deux autres pour briser le silence.

Cette histoire, Coup de grâce, Pietro Pizzuti, comédien, auteur, metteur en scène et traducteur, l’a mise en forme à la demande de la comédienne Laurence D’Amelio. Les deux artistes avaient déjà collaboré sur un précédent projet, Pop Corn, créé par Pietro Pizzuti aux Riches-Claires, et interprété par Laurence D’Amelio et Anne Beaupain.

À la suite de Pop Corn, Laurence D’Amelio a, une nouvelle fois, convoqué la plume de Pietro Pizzuti pour conter un sujet “qui lui tient très à cœur”, rapporte l’auteur : l’abus sexuel en milieu familial et/ou conjugal. “Elle m’a fait des confidences merveilleuses sur ce sujet qui la touche au propre comme au figuré, et j’ai écrit Coup de grâce.” Un projet au long cours, traversé de multiples étapes d’écriture, de lecture et relecture, et piloté par Laurence D’Amelio, qui a tenu à s’entourer des comédiennes Anne Claire et Babetida Sadjo. Restait à trouver la perle rare pour la mise en scène (la pièce est produite par Le Théâtre Le Public). Et c’est tout naturellement que Pietro Pizzuti s’est tourné vers Magali Pinglaut, avec qui il avait déjà travaillé sur L’hiver de la cigale.

Ni pesanteur ni didactisme

Une pièce écrite par un homme, jouée par un trio féminin et orchestrée par une femme… “Très souvent, les demandes/commandes qui émanent des dames comédiennes me touchent énormément, au propre comme au figuré, confie l’auteur. Et je les ai dans mes envies d’écriture”. À l’image de L’initiatrice, pièce traitant de l’excision qu’il a écrite en 2009 pour Babetida Sadjo, mise en scène par Guy Theunissen.

Si Laurence D’Amelio lui a confié son témoignage, intime, douloureux, “c’est parce qu’il y a ce lien, cette complicité entre nous”, avance-t-il. “Dans notre métier, on est un peu des renifleurs, des animaux et on sent si on est dans une écoute possible. Puis, ajoute-t-il, je crois que Laurence apprécie la manière dont je traite les choses : il y a une langue ; il n’y a pas de pesanteur, bien que les sujets, souvent, soient pesants ; il y a une volonté de faire entendre, mais, en même temps, il n’y a pas de didactisme”. Au-delà et plus globalement, Pietro Pizzuti ressent “un plaisir évident” à écrire pour les femmes. “J’ai le sentiment, estime-t-il, que j’arrive à glisser ma part féminine dans une transposition de ma manière d’être, de penser, de ressentir les choses avec la juste distance qui fait que j’invente, avec une certaine pertinence ou impertinence, le sentiment féminin, et ce, parce que ma part féminine est en dialogue avec ma part masculine”.

Le dialogue, pierre angulaire du théâtre – dialogue avec soi-même, l’auteur, le public, les comédiens, les (co)producteurs, l’équipe artistique,… et le metteur en scène. “La grande chance que j’ai, c’est que Pietro me fait confiance dans mon regard par rapport à son écriture, se félicite Magali Pinglaut. Il y a un vrai dialogue de points de vue, ce qui est très rare”. De même, alors que les deux artistes ont des écritures “différentes”, “à l’os, à l’économie” pour Magali Pinglaut, et “plus voluptueuse”, pour Pietro Pizzuti, elles se rejoignent autour d’un dénominateur commun, qui est “de l’ordre de la délicatesse, d’une profondeur”.

Trois femmes, trois personnages types

Absent physiquement sur scène, cet homme – père, mari et amant – est, “par la mise en scène, très présent, en chacune de ces trois femmes et sur le plateau”, souligne encore Magali Pinglaut. “Il n’y a pas de théâtre sans personnages, reprend Pietro Pizzuti. Ces trois personnages de femmes sont donc des emblèmes de créatures humaines qui concentrent une physionomie caractérielle” : la jeune fille abusée, l’épouse battue et l’amante soumise. “Et, à partir du moment où on a un cadre, on peut faire de l’incarnation, de l’interprétation. Ça devient de la vie.” Pour diriger les trois comédiennes, Magali Pinglaut a, de fait, laissé la porte ouverte à son imaginaire et travaillé de “manière musicale” sur “les corps, les angles de sens et d’espace”.

“Quand on incarne, on ressent les corps abusés, blessés”, enchaîne Pietro Pizzuti. Et ce, dans un contexte d’autant plus fragile et ambigu qu’il s’agit ici de la famille et/ou du couple. “Le titre Coup de grâce est à double sens, explique-t-il. Cet homme va mourir. Il y a le coup de grâce, ce coup qui abat, est destiné à éviter la souffrance. Et puis, il y a la grâce, cette capacité de résilience des êtres blessés à accepter l’inacceptable grâce à une dimension de résistance et d’acceptation surhumaine”.

Bruxelles, Le Public, du 10 mars au 11 avril. Infos et rés. au 0800.944.44 ou sur www.theatrelepublic.be