En 1879, avec Maison de poupée, Ibsen créait le personnage de Nora, mère, épouse soumise, femme-objet qui quitte mari et enfants pour se réaliser elle-même. La pièce scandalisa à sa sortie (une femme ne pouvait pas quitter ses enfants), mais Nora devint dans les années 1950, une icône du féminisme. Simone de Beauvoir rend hommage à celle qui a compris que le mariage doit être« la mise en commun de deux existences autonomes, non une retraite, une annexion, une fuite, un remède. »

En 1977, la Prix Nobel de littérature, Elfriede Jelinek, écrivitCe qui arriva quand Nora quitta son mari, imaginant une suite à la pièce d’Ibsen.

Dans un parcours en 18 scènes, on suit le chemin de Croix désillusionné de Nora dans une Allemagne des années 20 où monte le fascisme. Elle travaille en usine mais se désolidarise de ses camarades. Sa sensualité (elle danse la tarentelle) suscite le désir masculin, elle séduit un homme d’affaires, se prostitue, retrouve son ex-mari qu’elle fouette dans une séance sado-maso.

Mais elle ne peut échapper au regard masculin et à la loi de l’argent, ajoute Jelinek à l’analyse d’Ibsen. Son émancipation est un échec. L’argent gagne.

Jelinek choisit la forme d’une farce grinçante et des personnages stéréotypés. Son nouvel amant dit à Nora : « La femme est ce qui ne parle pas » et comparant la femme et l’argent, il ajoute: « Le capital est la seule chose qui n’arrête pas de s’enrichir et pourtant ne perd rien de sa beauté, alors que les femmes qui s’activent pour leur enrichissement délaissent souvent leur aspect extérieur ».

Nora comprend que sa libération doit être radicale: « Il faut d’abord faire exploser la famille, et puis après, il faut faire exploser tout le reste. » « Quand la femme cesse de plaire, elle fait un premier pas vers elle-même. » « La femme est morcelée. On lui autorise un corps et pour cela on lui coupe la tête. »

© Zvonock

Les hommes joués par des femmes

Christine Delmotte-Weber met ce fort texte en scène au Théâtre des Martyrs, comme un prolongement à ses réflexions sur le féminisme. Elle conserve le côté de farce grinçante voulue par Jelinek. Il y a la musique, la danse de music-hall, la sensualité, les stéréotypes, le punch. Jelinek précise que Nora doit être rompue à l’acrobatie et à la danse.

La pièce est ici, jouée par onze actrices très différentes, qui jouent Nora chacune à un moment sa vie jusqu’à sa fin pitoyable (Aminata Abdoulaye Hama, Mireille Bailly,Isabelle De Beir, Dolorès Delahaut, Sophie Delogne,Daphné D’Heur, Daphné Huynh, Berdine Nusselder,Babetida Sadjo, Anne Sylvain et Stéphanie Van Vyve).

Ce choix montre bien que Nora n’est pas un individu mais toutes les femmes, même si cela brouille le fil d’une pièce déjà pas aisée à suivre.

Christine Delmotte-Weber va plus loin en faisant jouer tous les rôles d’hommes par ses actrices travesties parfaitement. Cela montre qu’ils sont des caricatures, mais surtout cela rappelle que le genre n’est pas acquis. C’est le pouvoir et l’argent, pas le sexe, qui fait la puissance des uns et la servitude des autres. Nora se rend compte qu’elle n’est qu’un jouet, une marchandise dans une société de pure consommation. Et la pièce montre à quelle impasse cela conduit la pauvre Nora.

Ce qui arriva quand Nora quitta son mari, Théâtre des Martyrs, Bruxelles, jusqu’au 27 février