La nouvelle coordinatrice scènes du 210 veut muscler davantage encore son ADN pluridisciplinaire.

Du théâtre à la décolonisation des esprits et à la déhiérarchisation des pratiques, voilà résumé - à gros traits - le parcours de Léa Drouet. À 38 ans, cette artiste et metteuse en scène vient d’être choisie pour succéder à Isabelle Jonniaux à l’Atelier 210. En paire et en parité avec François Custers, musicien et programmateur musical, Léa Drouet est la nouvelle coordinatrice artistique scènes de ce lieu qui affirme depuis ses débuts sa multidisciplinarité.

C’est au théâtre qu’elle se forme d’abord, à Lyon. Il y a une douzaine d’années, elle suit à Bruxelles l’autrice, actrice et metteuse en scène Adeline Rosenstein (qu’elle retrouvera plus tard pour le magistral Décris-ravage puis Laboratoire Poison) et participe à la programmation et à l’organisation du festival Premiers Actes de 2008 à 2010. Léa Drouet s’inscrit alors à l’Insas, en mise en scène.

Les artistes qui la marquent – "Romeo Castellucci, Heiner Goebbels, Claude Regy, Meg Stuart côté danse…" – élargissent tous la notion de théâtre en proposant "une expérience sensible, émotionnelle même".

D’expérimentation en immersion

"Très vite, à l’école, j’ai expérimenté : avec la poésie, le son, les corps, les images, l’immersion. Cependant je ne divorçais pas du tout du théâtre. Alors que le domaine musical se caractérise par une grande diversité formelle du classique à l’electro ou à l’expérimental, personne ne nie que ce soit de la musique , pourquoi le théâtre devrait-il être figé, cadenassé ? On n’a pas besoin d’être en guerre, mais de place pour tout le monde."

Sans renoncer aux ambitions artistiques incluant la recherche et l'expérimentation, Léa Drouet ne veut pas d'une culture enfermée dans des niches, condamnée parce qu'"élitiste". Une équation à laquelle elle s'attaque notamment en "travaillant au pont entre la place publique et le projet". © Bernard Demoulin

Quelle serait sa définition du théâtre ? Vaste question, silence réflexif. "Quand ça joue… Quand je sens un paradoxe, un écart entre deux choses et que, dans cet écart (l’espace que Winnicot appelle transitionnel, entre le monde du dehors et le monde intérieur), peut se loger mon imaginaire, il y a théâtre."

À sa grand-mère, spectatrice assidue, qui considère qu’un monologue n’est pas du théâtre, Léa réplique : "D’accord, il faut qu’il y ait dialogue entre des voix multiples, mais la musique, la lumière, le corps, l’espace, la matière sont des voix. Le dialogue verbal, le langage parlé ne sont pas des conditions exclusives."

Diversité des corps

Cette conception plurielle et inclusive des arts vivants a rencontré l’ADN même du 210 qui, déjà et de longue date, présente non seulement spectacles et concerts, mais aussi par exemple les Blackout Sessions (écoute d’un album dans l’obscurité totale), des rencontres littéraires, des conférences, un cycle Sciences & Cocktails, ou encore le Brussels Podcast Festival (dont la 2e édition est annoncée du 25 au 28 février). 

"Je m’inscris vraiment là-dedans", reconnaît Léa Drouet, saluant le travail d’Isabelle Jonniaux qui a encore signé la programmation de la saison 2020-2021, et dont elle prend la succession sans rien renier, "en musclant encore un peu plus tout cela".

© Bernard Demoulin

Si la diversité des corps sur scène et dans le public est pour elle "fondamentale", la nouvelle coordinatrice scènes ne veut en aucun cas en faire un slogan ou un produit d’appel. "Il y a un travail à mener sur notre propre déconstruction, une décolonisation à amorcer. Mon but est que les artistes dans leur singularité puissent traiter de leurs revendications, leurs préoccupations, quelles qu’elles soient, sans restriction dans les formes proposées. Aussi bien le théâtre que la danse, la performance, le one-man-show... Une chose est sûre, ce ne sera pas un lieu pur !"

Conjuguer le pointu et la chaleur humaine

Sa fonction au 210 – un mi-temps – l’autorise à poursuivre son travail personnel, avec sa structure Vaisseau, fondée en 2014, et sa prochaine création Violences, menée avec la dramaturge et philosophe Camille Louis, sur "à quel point les scènes de violence dont nous sommes les témoins souvent sidérés, anesthésiés recouvrent les scènes d’alliance, de solidarité". Où il sera question de guerre, d’une fillette abattue par un policier, de corps sans sépulture en Méditerranée, de lutte contre l’oubli.

Dans ses créations comme dans "son lieu" désormais, Léa Drouet entend se laisser remuer. Laisser de la place et du temps à l’artiste qui cherche. Se solidariser avec d’autres lieux. Investir l’espace public. Travailler sur la médiation. "Et, surtout quand la forme n’est pas évidente a priori, redoubler de chaleur humaine."

  • Atelier 210, 210 chaussée Saint-Pierre, 1040 Bruxelles – 02.732.25.98 – www.atelier210.be