Le paradoxe est étonnant. Jamais le monde n’a été autant en quête de sens et riche de questions. Mais sans outils pour réfléchir à nos mutations. Et, pourtant, la philosophie reste trop cantonnée à des quarterons d’universitaires. Certains estiment même que le nombre de philosophes qui comptent vraiment tient sur les doigts des deux mains : ceux qui créent des concepts qui aident à penser le monde, et ne sont pas de simples essayistes à succès. Certains ajoutent qu’après Auschwitz, la philosophie est morte. 

Le Festival d’Avignon démontre le contraire depuis dix ans. Les deux directeurs Vincent Baudriller et Hortense Archambault ont créé chaque été le Théâtre des idées, qui organise des conférences et débats avec les grands penseurs de notre temps. Des débats menés par Nicolas Truong, philosophe et journaliste au "Monde". 

Ce théâtre des idées est apparu essentiel et stimulant. Nicolas Truong a voulu aller plus loin et montrer que la parole philosophique pouvait devenir théâtre et toucher le grand nombre. Il le démontre cette année, avec succès, grâce à son "Projet luciole" qui suscite chaque jour de longs applaudissements d’un public heureux de se sentir plus intelligent et les yeux plus ouverts. Nicolas Truong a pioché dans les écrits des philosophes "critiques" du XXe siècle, ceux qui aident précisément à penser le monde d’aujourd’hui et à le transformer : Adorno, Badiou, Agamben, Debord, Lacan, Benjamin, Rancière, Orwell, Pasolini, Deleuze, etc. 

On y trouve des critiques "catastrophistes" du monde moderne ("Vous ne pouvez pas me tuer, je suis déjà mort"), d’autres qui ont une critique "rationaliste" ou une critique "démocratique". Il a sélectionné des phrases éclairantes et amusantes. À les écouter, on apprend qu’il est bien plus divertissant d’écouter les philosophes que de suivre une émission "divertissante". On a mille fois envie de prendre des notes pour garder la trace d’un aphorisme ou d’un paradoxe. Il a appelé ce spectacle "Projet luciole", en référence à une remarque de Pasolini qui disait que les lucioles, petits insectes lumineux qui éclairent la nuit, avaient disparu avec la modernité des villes. 

Pour Nicolas Truong, les philosophes sont ces lucioles qui éclairent nos ténèbres en créant des concepts. On en a tant besoin mais on ne les voit plus, comme les lucioles. Comme Jaime Semprun qui dit : "Se demander quel monde nous allons laisser à nos enfants évite de se poser la question, réellement inquiétante celle-là : à quels enfants allons-nous laisser le monde ?" Ou Lyotard qui disait : "Voilà donc pourquoi philosopher : parce qu’il y a le désir, parce qu’l y a de l’absence dans la présence, du mort dans le vif ; en vérité, comment ne pas philosopher ?" Pour porter ce texte épatant, il y a une mise en scène très belle avec des pluies de livres et des ciels de lucioles sur les murs de la chapelle des pénitents blancs. Et surtout, deux acteurs fantastiques, drôles, brillants, beaux : Nicolas Bouchaud et Judith Henry. 

En sortant, on se demande pourquoi les médias ne choisissent pas la philosophie plutôt que le vide de l’écume des jours.