Barthes et Dalida se côtoient dans ce cabaret désabusé imaginé par Delphine Bibet et porté par un merveilleux quatuor.

"Le langage est une peau, des doigts au bout des mots…"

La variété, option chansons d’amour, a pour fil rouge moins le sirop sucré qu’on lui accole souvent qu’un bon sens tenace ponctué d’envolées. Quant au sillage d’une ritournelle, il se mesure à la longueur en bouche des souvenirs et des émois qu’elle réveille.

Delphine Bibet arpente nos scènes – et d’autres – depuis une vingtaine d’années. Comédienne, elle épouse les univers de metteurs en scène aussi divers que Jean-Claude Berutti, Lorent Wanson, Benno Besson ou Françoise Bloch, et travaille aussi pour le cinéma, la télévision, ou comme pédagogue. Passionnée par le laboratoire qu’est un spectacle en création, l’actrice s’est lancée dans la conception et la réalisation d’un premier projet.

Delphine Bibet, comédienne, conceptrice et metteuse en scène, et Alexandre Trocki, grand interprète. © Marie-Françoise Plissart

Un coup d’essai diablement réussi

Créé au Théâtre de Namur et maintenant présenté au National, à Bruxelles, Playback d’histoires d’amour est un coup d’essai diablement réussi, fort d’une franche et tendre humanité, mais aussi d’une dramaturgie subtile, d’un soin extrême porté au visuel, au son, à la sensation. Et d’un casting d’exception.

Pour cette création, Delphine Bibet s’est entourée de Thierry Hellin, Catherine Mestoussis et Alexandre Trocki, acteurs aux personnalités bien trempées et à la palette large, interprètes typés mais doués d’une souplesse infinie.

En guise de premier playback, un claquement de talons, des pas qui s’approchent. L’espace révèle le périmètre, bordé de projecteurs, d’un music-hall vaguement décati. Nous voici conviés de plain-pied au cabaret des cœurs battants, meurtris ou pleins d’espoir. Dans l’entre-deux des jours et des nuits, du spectacle et de la vie, de la bluette et de la sémiologie.

Épouser les failles

Car c’est bien dans ces anfractuosités que se cristallise tout le sel du spectacle. Pourquoi trancher entre Jeane Manson et Roland Barthes ? Entre "Parlez-moi de lui " par Dalida et Fragments d’un discours amoureux ? Qu’est-ce qui, du refrain entêtant ou de l’essai savant, exprime le mieux les états du cœur ?

Qui aurait imaginé voir un jour Thierry Hellin en Dalida ? Delphine Bibet a concrétisé son projet en osant le kitsch et sans jamais approcher le ridicule. © Marie-Françoise Plissart

Playback d’histoires d’amour ne résout pas plus cette question qu’il ne compte les points. Son fil, c’est la justesse, la fidélité d’un reflet de soi, la profondeur d’un écho, les contours d’un souvenir. Ce sont les failles aussi, épousées plutôt qu’esquivées.

Rencontre, fusion, attente, désillusion, jalousie, conflit : tout y est, sans pour autant se réduire à un inventaire.

Tout y est, par le biais de rengaines de jadis ou d’aujourd’hui, de Nicole Croisille à Arthur H, d’Adamo à Mike Brandt, de Françoise Hardy à Nino Ferrer, Joe Dassin ou Diane Dufresne. Pour les camper, les corps sont là, intenses présences pourtant portées au-delà d’elles-mêmes, dans un très beau travail d’attitudes plus que de mimétisme.

Les sons, le souffle

Loin des vaines intentions auxquelles ils se réduisent parfois, l’humour et l’émotion se forgent ici une place légitime, là où s’esquisse, avec pertinence et légèreté, une réflexion sur l’identité et le travestissement, les rôles qu’on endosse sur scène ou dans une relation. 

"Je n'ai pas peur de dire que je les aime", dit Catherine Mestoussis à propos des chansons de variété. "Elles vont droit au cœur. C'est bien souvent un cri, un appel, une déclaration... C'est pour moi de la poésie que tout le monde comprend." © Marie-Françoise Plissart

Outre le son et sa spatialisation, remarquables, on goûte le rapport au silence, au creux, au souffle qui traverse cet espace-temps.

Une telle entreprise se réussit aussi par la juste combinaison des talents : Aurore Fattier comme œil extérieur, Vincent Lemaire à la scénographie, Guillaume Toussaint Fromentin aux lumières, Éric Ronsse à la création sonore, Isabelle Deffin aux costumes, Urteza Dafonseca et Céline Yetter au maquillage et aux perruques, Vincent Dunoyer au travail corporel. Des fragments, un tout.

  • Bruxelles, National (studio), jusqu’au 5 avril. Durée : 1h10. De 9 à 21 €. Infos & rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be