On a la chance unique de revoir un spectacle historique de Pina Bausch au Singel, à Anvers (encore samedi et dimanche) : « Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört », avec les 26 danseurs de la compagnie évoluant sur un épais plancher de tourbe. Un spectacle peu joué et jamais montré en Belgique. On y redécouvre toute cette révolution apportée par Pina Bausch. Après avoir atteint le sommet de la danse au sens « classique » du mot avec le « Sacre du printemps » en 1975, elle réinventait tout avec le Tanztheater. Une suite de séquences, comme des saynètes se succédant avec humour ou drames, tendresse et humanité. Même si on y danse peu au sens habituel, Pina disait que seuls des danseurs pouvaient jouer cela. Et elle avait raison. Même si le spectacle comprend des moments plus faibles, il garde dans ses mouvements collectifs comme dans ses moments plus intimes une force intacte et formidable.

Signe de l’époque, le propos de Pina Bausch sur les rapports entre hommes et femmes (son éternelle question) est alors d’une dureté incroyable. Les hommes y sont présentés comme des machos qui écrasent les femmes. Pour qu’une femme accepte d’embrasser un homme, il faut que le groupe s’empare violemment d’eux et les force. Les femmes sont battues, rabaissées, une d’elle crie au ciel : « je suis là ! » et les hommes sont (im)pitoyables. Mais tout cela est dit avec une inventivité, une tendresse humaine incomparable et avec des moments qui sont juste émouvants, comme ces deux filles faisant la roue ou une autre sautant sur des sapins de Noël sur l’air de « Parlez-moi d’amour ».

En revoyant ce spectacle, on se dit qu’on a vécu dans les années 80, une vraie révolution artistique. Au même moment où Pina Bausch créait ce spectacle, Anne Teresa De Keersmaeker, Jan Fabre, Alain Platel, etc. créaient leurs premiers chefs d’eouvre. On avait alors l’audace de réinventer une discipline, de s’emparer de monuments du patrimoine culturel pour les réinterpréter complètement. On ne peut que constater que notre époque est devenue à cet égard, bien plus frileuse et conservatrice.