Scènes

Marguerite Duras d’Isabelle Gyselinx à l’Océan Nord, belle réussite qui redonne vie à Duras, écrivaine, rebelle.

Dans Ecrire, Marguerite Duras disait: « Ecrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit ». Elleévoquait « une écriture brève sans grammaire, une écriture de mots seuls. Egarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt. » « C’est par le manque qu’on dit les choses, le manque à vivre, le manque à voir », ajoutait-elle encore.

C’est dire la gageure de rendre sur scène, de donner à voir et à entendre ce qui par définition échappe aux mots et aux images pour susciter par cela même encore plus d’émotion.

Isabelle Gyselinx réussit pourtant ce défi. Elle évoque bien d’abord la vie et le personnage de Duras, cette femme si libre et rebelle. Celle qui à 15 ans, est l’amante du Chinois, celle qui ne se revendique que d’elle-même et de l’écriture, l’écrivaine qui n’a cure de Pivot ou de l’Académie, qui affirme son alcoolisme et qui fait couple avec Yann Andrea, dandy flamboyant et homosexuel qui se saoule d’elle pour « écouter, disait-il, immobile l’écoulement du temps, les gouttes de vie tombant dans un ennui sans retour avec dans les lointains la remontée lancinante du désir. »

Pour cela, elle peut compter sur des acteurs convaincants qui ont étonnamment le physique de leur rôle. En particulier les deux femmes incarnant Duras: Alice Tahon en Marguerite jeune et espiègle et Sophia Leboutte,époustouflante en Duras dans sa maturité. Elle en épouse le physique, mais aussi la voix, les tics. On croirait qu’elle est là, à nouveau.

Les trois acteurs (Thierry Devillers, Ferdinand Despy et Fabrice Schillaci) réussissent aussi à faire revivre cette Marguerite indomptable, en donnant à voir la sensualité de l’amant dans une superbe scène de bain ou ses délicieux face-à-face avec Pivot, Mitterrand et un Jean-Luc Godard joliment pastiché.

© Alice Piemme

Détruire, dit-elle

Isabelle Gyselinx a bien vu qu’il fallait laisser des temps de décantation pour que Duras surgisse. Elle a confié ces moments là au musicien multi instrumentiste Michel Kozuck.

Le spectacle débute par trois scènes emblématiques: Duras à Saïgon à l’époque de L’Amant, puis Duras qui attend dans La douleur, le retour de Robert L. venu de l’enfer de Dachau et encore Duras et Yann Andrea, son amant qui s’est suicidé dans Marguerite.

Bien sur, le texte durassien est aussi omniprésent, qui ravira les fans de Moderato Cantabile, L’Amant, La Douleur, Le Ravissement de Lol V. Stein. « Ecrire, disait-elle encore, c’est douloureux, angoissant, cela prend la place d’autre chose dans la vie. La place d’un certain bonheur ! Ecrire, c’est un supplice sans doute mais quand on a commencé on n’en sort plus. »

Le spectacle a la grande qualité, essentielle, de donner envie de relire encore Duras. Il se termine par le rappel de son livre Détruire dit-elle. Duras (Alice Tahon) est face au public et explique que la seule solution est de tout raser et de recommencer, en mieux. Duras, la femme rebelle est là, et semble nous interpeller encore aujourd’hui.

Marguerite Duras, au Théâtre Océan Nord, à Bruxelles, encore jusque samedi.