En 2016, Ivo Van Hove et les acteurs de la Comédie-Française créaient à Avignon, en Cour d’honneur, Les Damnés d’après Visconti. Spectacle unanimement applaudi. Une forte complicité s’est alors nouée entre le metteur en scène belge et la troupe française qui aboutit aujourd’hui à Electre/Oreste d’après Euripide.

Un spectacle très différent, mais avec encore les acteurs exceptionnels de la Comédie-Française et montrant à nouveau l’engrenage infernal de la violence humaine qui précipita l’arrivée du nazisme (sujet des Damnés) mais était déjà présent chez Euripide, comme une composante inscrite dans l’homme.

Joué à Paris jusqu’au 3 juillet, Électre/Oreste sera ensuite présenté au théâtre d’Epidaure pour le festival d’Athènes.

© Jan Versweyveld coll. Comédie-Française

Ivo Van Hove a fusionné et élagué deux tragédies d’Euripide. On retrouve Électre chassée du palais royal par sa mère Clytemnestre après que celle-ci ait tué son mari Agamemnon car il avait sacrifié leur fille Iphigénie. Electre a été mariée à un paysan et elle est déchue, les cheveux rasés à la garçonne, tee-shirt et short bruns pleins de boue. Suliane Brahim lui donne une force bouleversante dans sa volonté de venger la mort de son père et la trahison de sa mère, de se venger aussi d’avoir été condamnée à une telle déchéance. Oreste (Christophe Montenez) a été exilé dans la Cour d’Argos.

Quand le frère et la soeur se retrouvent, c’est pour ourdir leur implacable vengeance. Ils tueront Clytemnestre, leur mère, son amant Eghiste, puis, pris dans un engrenage infernal, ils tuent Hélène, responsable initiale de tout ce chaos, ayant déclenché la guerre de Troie.

Opéra archaïque

Ivo Van Hove et son scénographe habituel, Jan Versweyveld, ont choisi de faire jouer la pièce dans la boue, de plonger les comédiens dans le tréfonds archaïque de notre histoire (comme Pina Bausch le fit avec son Sacre du Printemps). Wim Vandekeybus a conçu les danses du choeur (déesses de la vengeance), comme une transe. Et la musique envoûtante d’Eric Sleichim, est jouée sur scène par les cymbales du trio Xenakis.

© Jan Versweyveld coll. Comédie-Française

Le premier mérite de la pièce est de rendre toute sa force à cette histoire écrite il y a 2500 ans et qui reste si actuelle quand on pense à la Syrie. Elle pose les questions insolubles de la tragédie: comment se développe un cycle de vengeance sans fin, comment la violence entraîne la violence dans une spirale de radicalisation, comment cette violence vient d’un sentiment d’être dépossédé de ses droits et de n’avoir que le meurtre pour changer cette injustice. Mais comment une fille peut-elle en arriver à tuer sa mère?

Ivo Van Hove emprunte la forme d’une sorte d’opéra chamanique, expressionniste dans son âpreté tellurique, avec force sang et des couleurs brune et noire. Une plongée dans l’enfer au coeur des hommes, comme le faisaient Pasolini, ou Goya dans ses peintures noires.

© D.R.

Au centre de la scène, une porte de pierre conduit au lieu des meurtres, un « trou noir » aspirant toute lumière.

La violence trouve son origine dans les caprices des dieux ou de la société mais Euripide montre bien que cet imaginaire appartient à tous les hommes et à toutes les époques.

Près de vingt personnes sont sur scène dont de célèbres acteurs de la Comédie française parfois dans de petits rôles. A côté de la magnifique Suliane Brahim en Electre, on retrouve par exemple, Denis Podalydes en Ménélas, Didier Sandre en Tyndare et la grande Elsa Lepoivre en Clytemnestre et Hélène.

  • Électre/Oreste, à la Comédie-Française, Paris, jusqu’au 3 juillet.