Philippe Sireuil allie Piemme à Sartre dans "La Putain respectueuse/La Putain irrespectueuse", jusqu'au 15 février aux Martyrs.

"Il n’y a pas de vérité. Il y a des Blancs. Il y a des Noirs. C’est tout." Jean-Paul Sartre dénonce dans La Putain respectueuse (1946) le racisme ambiant, ce que lit mal la presse française d’alors, qui le taxe d’antiaméricanisme. Inspiré pour sa courte pièce de faits réels – l’affaire dite des Scottsboro Boys qui aboutit à la condamnation à mort de Noirs sur base de faux témoignages –, l’écrivain cependant ne donne au Noir qu’un propos effacé et pas même de nom.

Lizzie (Berdine Nusselder), prostituée, agressée dans un train, est poussée à produire un faux témoignage afin de sauver l’honneur du violeur, neveu du sénateur (Thierry Hellin). Quant à l’homme qui s’est interposé (Michel Charpentier), sa couleur fait de lui la cible des poursuites. Le coupable tout désigné…

© Hubert Amiel

L’ombre de Strange Fruit

Dans la seconde partie, confiée par Philippe Sireuil à la plume de Jean-Marie Piemme, le fugitif aura désormais un nom, Louis, et une parole construite, dans un discours global où le racisme devient, au-delà du seul fait à dénoncer, un système à analyser et déconstruire.

En guise de transition entre ces deux moments, un intermède à l’atmosphère de music-hall lynchéen, où montent les mots de Strange Fruit (poème d’Abel Meeropol, juif new-yorkais, dénonçant le lynchage des Afro-Américains et que fit connaître l’interprétation poignante de Billie Holiday), ici chantés par Priscilla Adade.

Celle-ci, dans ses atours de chanteuse, hante les abords du plateau dès la première partie : spectatrice muette de la fable tragique qui s’y noue. Dans la seconde, elle se glisse dans la peau de Louis. Cette option de mise en scène intègre l’intersection des luttes : racisme, sexisme, classisme même puisque le rôle social est l’un des aspects prégnants de cet opus.

Avec encore Marie Diaby, Samuel du Fontbaré, Aurélien Labruyère et Robin Lescot, dans les décors de Vincent Lemaire et ponctué de vidéos étranges et belles signées Hubert Amiel, La Putain respectueuse/La Putain irrespectueuse explore avec élégance – et non sans insistance, où parfois l’explicite du jeu frise la caricature – un sujet aux ramifications nombreuses et chargé d’espoir. "La maison du bon vieux temps est en feu. Que peux-tu faire contre ça, petit Blanc ?" 


  • Bruxelles, Martyrs (grande salle), jusqu’au 15 février. Infos, rés. : 02.223.32.08, www.theatre-martyrs.be