Emmanuel Noblet porte avec force le puissant roman de Maylis de Kerangal.  Critique.      

C’est un dialogue extrait de "Platonov" de Tchekhov dont un des infirmiers a fait sa devise, affichée sur sa porte : "Que faire, Nicolas ? - Enterrer les morts, réparer les vivants."

C’est le titre indissociable désormais du roman haletant de Maylis de Kerangal (éd. Verticales, ou Folio au format de poche), succès public et critique, plusieurs fois primé. Et ayant aussi donné lieu à une adaptation au cinéma, signée Katell Quillévéré.

Succès foudroyant

Mais avant le film, il y eut la scène. Un comédien, Emmanuel Noblet, son coup de cœur pour cette prose, cette histoire, ce suspense. Son envie folle de l’adapter pour le théâtre. L’auteure accepta, l’acteur fit de ces 280 pages inoubliables un solo devenu l’un des plus grands succès du Off d’Avignon en 2015. 

© Aglaé Bory

Il y a cette histoire bien sûr, ce suspense brillant : que peut le cœur encore battant d’un jeune homme en état de mort cérébrale ? pourrait-il sauver une vie ? par quoi faut-il passer - en réflexion, en décision, en action - pour lui donner ce pouvoir ?

Il y a les questions, philosophiques, morales, les émotions qu’elles soulèvent.

Il y a aussi, ô combien, précise et torrentueuse à la fois, la langue magnifique de l’auteure, dont s’empare l’acteur avec respect et audace, la pliant - sans en rompre l’élégance ni l’efficacité - aux besoins de la scène. 

Fidèle à la trame narrative du roman, Emmanuel Noblet la simplifie par nécessité, sans jamais lâcher ce cœur, enjeu à la fois purement physiologique et éminemment symbolique.

Aisance de la présence et voix off

Quant à l’épaisseur des portraits des divers personnages (parents, petite amie, urgentistes, infirmier, internes, malade d’insuffisance cardiaque, chirurgien…) qui gravitent tous autour du précieux organe, elle laisse place ici à une interprétation forcément moins en profondeur. Le comédien se glisse cependant avec une belle aisance dans ces rôles - le plus souvent à la troisième personne -, leurs attitudes, les détails qui les esquissent en un clin d’œil. 


A cette présence habile, puissante, répondent - littéralement parfois - de multiples voix off (Alice Poisson, Vincent Garanger, Constance Dollé, Stéphane Facco, Evelyne Pélerin, Anthony Poupard, Olivier Saladin, Hélène Viviès). On se fait vite à l’artifice qui injecte un surcroît de vie dans cet opus empreint d’une certaine solennité.

Une façon peut-être de porter de la douceur dans la frénésie de ces 24 heures dont dépendent des vies. Et d’éviter avec délicatesse le mélo, lui substituant un subtil dosage de tension et de finesse.


Bruxelles, les Tanneurs, jusqu’au 11 février, à 20h30. Durée : 1h20. De 5 à 12 €. Infos & rés. : 02.512.17.84, www.lestanneurs.be