C’est la première fois, en Belgique et en France, qu’un artiste, Olivier Boudon, s’attaque à la mise en scène de la pièce Ridicules ténèbres de l’auteur allemand Wolfram Lotz (traduction de Pascal Paul-Harang). Un challenge de taille qu’il relève haut la main.

Cette œuvre pour le moins singulière est en effet construite comme une grande histoire dans laquelle s’imbrique une autre histoire, le tout chapeauté par un cadre général : celui d’un auteur moyen, européen, qui imagine ces aventures depuis son bureau chez ses parents. Quelles sont ces histoires ? La première est le prologue. Elle s’inspire d’un fait réel : le procès en Allemagne d’un Somalien pour acte de piraterie. Sur scène, Jessica Fanhan, interprète avec douceur et poésie Ultimo Michael Pussi. Seul face au président du tribunal, il raconte. Il raconte, posément, précisément, comment et pourquoi il en est venu à devenir pirate et à prendre à l’abordage un navire, avec son ami Tofdaou.

Le son, acteur à part entière

Vient ensuite la “grande histoire”, la remontée du fleuve, basée sur la trame d’Au cœur des ténèbres de Conrad et d’Apocalypse Now de Coppola. Deux soldats, l’adjudant-chef de l’armée de terre Olivier Pelletier (Jean-Benoît Ugeux) et le sous-officier Stéphane Dorche (Lucas Meister), sont chargés de remonter un fleuve afin de retrouver le lieutenant-colonel Charles Détanger (Benoît Verhaert), dont la dernière mission a mal tourné. Au cours de leur périple – narré par Pelletier – en ces forêts tropicales hostiles peuplées de “sauvages”, d’“indigènes”, ils vont croiser plusieurs personnages (interprétés par Pierre Sartenaer), tous plus allumés les uns que les autres. Et si à la lecture de ces lignes, la pièce peut vous paraître un écheveau, n’ayez crainte : parfaitement bien ficelés, les récits se comprennent et se recoupent aisément.

Pour mettre en scène ce texte à plusieurs niveaux, Olivier Boudon s’appuie sur la forme particulière du récit : Lotz l’a pensé comme un audiodrame, c’est-à-dire que l’habillage sonore joue un rôle à part entière. Cris de mouettes, clapotis de l’eau, bruits de la forêt vierge, orage, coups de tonnerre… plantent immédiatement le décor. Pour donner l’illusion que ces deux principaux (anti-)héros naviguent sur un fleuve, il les a habilement placés sur un plan incliné en bois, percé de trappes par lesquelles peuvent entrer et sortir les différents personnages (la scénographie est signée Olivier Wiame).

Osé, inventif, décalé, le texte de Lotz est aussi très drôle, car jalonné d’un humour fin, ciselé. Qui nous renvoie d’autant plus l’absurdité de nos stéréotypes, a priori et jugements pré-conditionnés d’Européen sur le monde. Et, partant, nous convie à les remettre en question afin de ne pas sombrer dans de ridicules ténèbres.

Bruxelles, Théâtre de Poche, jusqu’au 4 avril. Infos et rés. au 02.649.17.27 ou sur www.poche.be