Quand j’ai contacté l’agent de (l’auteur) Wolfram Lotz, il m’a confié que personne n’avait encore eu le courage de monter Ridicules ténèbres. Donc, nous y voilà, sourit le metteur en scène Olivier Boudon. C’est une première en Belgique et en France (il y a eu une lecture au Théâtre de l’Odéon)”. Il ajoute : “Par contre, elle a été jouée en Allemagne. Wolfram Lotz faisait partie d’une réserve d’auteurs surveillés et lus par quelques éditeurs. Puis, il a écrit cette pièce-là qui a été montée. L’année d’après, il a reçu le Prix du meilleur auteur et, en un an, la pièce a été jouée dans les cinq plus gros théâtres allemands, avec un succès qui l’a complètement dépassé. D’une certaine manière, avec cette pièce, il a aussi signé une œuvre singulière qui l’a porté sur le devant de la scène”.

Qu’est-ce qui en fait, justement, la singularité ? Wolfram Lotz qualifie sa pièce d’“audio-drame” ou pièce radiophonique, mais, en réalité, “c’est écrit pour le théâtre”, précise Olivier Boudon. “C’est une pièce dont le code repose beaucoup sur l’apparition du son et sur la narration de l’histoire aux spectateurs.” Une narration construite sur le mode des poupées russes : “Il y a plusieurs histoires qui s’emboîtent les unes dans les autres”. Ainsi, détaille-t-il, “la grande histoire, c’est celle d’un auteur moyen, qui vit chez ses parents, et qui a pour rêve d’écrire une pièce de théâtre. L’auteur est physiquement absent de la pièce : il fait des apparitions sonores”. Histoires dans l’histoire, “cet auteur a écrit deux récits”, poursuit le metteur en scène. Le premier raconte l’histoire d’un pirate somalien, inspirée d’un fait réel. Le second – “qui est l’histoire principale, car c’est la plus longue” – est celui de deux soldats qui remontent le fleuve Hindou-Kouch partis à la recherche d’un troisième militaire. “Là, explique Olivier Boudon, on voit qu’il prend une trame connue, qui est celle de Joseph Conrad avec Au cœur des ténèbres et Francis Ford Coppola avecApocalypse Now. Il utilise cela à dessein : il a envie d’écrire une histoire et, donc, il reprend quelque chose qu’il connaît puisqu’on sent que c’est quelqu’un qui n’a jamais voyagé et qu’il raconte l’étranger, le reste du monde avec ce qu’il en sait des médias, de l’éducation, etc.”

Remontée intérieure

Presque reclus au fin fond de la Forêt noire, cet auteur livre en effet sa propre vision du monde. “Il met en scène, d’une certaine manière, le point de vue ethnocentré, masculin et occidental d’un citoyen européen.”Sur scène, ils sont cinq comédiens à interpréter une galerie de personnages : Lucas Meister, Pierre Sartenaer, Jean-Benoît Ugeux, Jessica Fanhan et Benoît Verhaert. À mesure que les deux militaires remontent le fleuve, ils en rencontrent différents “qui sont de plus en plus fermés, seuls et proches de la folie”. Au final, “on a une pièce très concrète, avec ses personnages et ses situations très concrètes, mais ce qui sous-tend la pièce, c’est son aspect métaphorique : c’est plutôt une remontée intérieure de cet auteur, où l’on sent que le fleuve qu’il remonte, c’est son fleuve intérieur pour aller voir dans les racines de ce qu’il est, lui, ce qui lui permettrait d’avoir ce rapport au monde, ce qui justifierait tout ce qu’il est et d’y trouver, finalement, un vide sidéral”.

De même, “tous les personnages qu’il rencontre sont la matérialisation de tous les clichés qui peuplent son imaginaire, tous les a priori, toutes les caricatures qu’il a sur les gens”. Ainsi, pour Olivier Boudon, “d’une certaine manière, c’est comme s’il faisait acte de transparence sur ce qui construit sa pensée, son inconscient, son rapport au monde”. Un monde que Wolfram Lotz a imaginé comme un seul bloc où se mélangent l’Afghanistan, les Balkans, l’Afrique, là où Conrad situait son récit au Congo et Coppola, au Vietnam et au Cambodge.

Au-delà du challenge que représente donc la mise en scène de cette pièce “très déroutante”, Olivier Boudon voit en cet acte de transparence “le démarrage d’une possibilité de s’y prendre autrement, c’est-à-dire de mettre en lumière ces biais avec lesquels on construit notre rapport aux autres et qui sont des héritages”. Pour inviter à cette réflexion et éviter tout effet culpabilisant, Ridicules ténèbres navigue entre humour et absurde, “ce qui permet de créer une distance et un rapprochement” entre ce sujet sensible et le public.

Bruxelles, Théâtre de Poche, du 10 mars au 4 avril. Infos et rés. au 02.649.17.27 ou sur www.poche.be