Comment, à treize ans, devenir à la fois acteur (pour Bertrand Blier) et, dans la foulée, "La vedette du quartier". Et le payer longtemps. On en préparerait son mouchoir.

Propulsé dès 13 ans sous les feux de la rampe, Riton Liebman raconte ses déboires avec humour dans "La vedette du quartier". Et continue à surfer sur la vague du succès de "Liebman renégat ", un texte sur la difficulté de grandir à l’ombre d’un grand homme, Marcel Liebman, éminent professeur de sciences politiques à l’ULB qui faisait salle comble ! Un texte qui lui valut d’être sacré meilleur auteur aux Prix de la critique 2015 .

Plus anecdotique, "La vedette du quartier" raconte ce gamin de treize ans engagé dans "Préparez vos mouchoirs", film de Bertrand Blier avec Gérard Depardieu, Patrick Dewaere et Carole Laure. Un succès aussi fulgurant qu’éphémère…

© Yves Kerstius

Ce succès précoce vous a coûté cher ?

Oui. En même temps, on a tous un parcours chaotique. J’ai un copain comédien qui aurait voulu devenir joueur de foot. Suite au refus de l’entraîneur, il a changé de voie. Et puis, à qui n’en a-t-il pas coûté de grandir, de traverser l’adolescence, de vieillir ? J’ai vécu des choses géniales. J’ai fait le con avec la came, c’est vrai. J’ai fait une cure de désintoxication de deux mois. Je n’en ferai qu’une. J’ai eu tellement honte.

Quand avez-vous ressenti le besoin d’écrire votre histoire ?

J’ai toujours aimé écrire. Quand j’étais petit, que j’écrivais une carte postale à une copine, c’était marrant. Ma mère est une conteuse extraordinaire et mon père m’écrivait des lettres très drôles. J’ai hérité indirectement de sa patte. J’ai écrit des textes de chanson pour mon copain Marka, deux ou trois chansons bien tournées. Mais j’étais comédien. Alors, à un moment donné, la frustration du comédien aidant, je n’en pouvais plus de ne rien foutre. Je me disais que je devais écrire. Je faisais tout pour ne pas le faire : aller à la piscine, par exemple. Un jour, n’en pouvant plus, je me suis acheté un carnet et j’ai commencé à écrire dans un café. C’était "D’avance, merci" que j’ai joué au Poche. Cela n’a pas très bien fonctionné mais c’est la première fois de ma carrière que je me suis dit que j’allais écrire, après avoir souffert pendant plusieurs années de ne pas l’avoir fait.

Est-ce une thérapie pour vous ?

Pour ma thérapie, je vais chez un vrai thérapeute. Quand on écrit, c’est du travail. On reprend ses écrits, on essaie d’en faire quelque chose pour le public. Par le travail, on se corrige soi-même, on donne de l’importance aux autres, on produit un bel objet qu’ils doivent pouvoir recevoir. Plein de gens se plantent car ils essaient de bien écrire.

C’est votre sincérité qui touche dans l’écriture…

Je pense que c’est ma voie, que j’ai trouvé un truc entre le théâtre, le récit de vie, la chanson, la musique… On n’est pas beaucoup à faire cela. Au départ, c’était un roman de 450 pages. Je n’avais pas trop de boulot. Je sentais que je pouvais faire un truc avec toutes mes anecdotes de tournage, un truc super marrant. Le jeune homme, t’as juste envie de lui mettre des claques car il ne fait rien, il se plante. On ne fait pas une histoire avec quelqu’un qui ne se prend pas le tapis. J’ai toujours aimé faire rire les copains, raconter comment je me suis pris un râteau. L’échec, c’est ma façon d’attendrir les filles. Mais il faut être vigilant car, comme le disait Nietzsche : si tu regardes trop l’abîme, l’abîme te regarde aussi. Le bouquin n’a pas vu le jour pour diverses raisons. Alors, quand Olivier Blin, le nouveau directeur du Poche, m’a proposé un spectacle, une thérapie comique en trois volets, j’ai accepté. Le prochain, ce sera Soissons, la cure de désintoxication. Où j’étais la vedette…

© Yves Kerstius


"Et alors, Carole Laure, tu l’as vraiment b… ?"

[Critique] Sacré Riton ! A sa façon d'attendre le public sur la scène, de le toiser d'un air mi-hautain mi-boudeur, de mettre et d'enlever son veston, de faire quelques salutations au soleil, il n'a pas son pareil pour enjôler l'assemblée. Le public est déjà conquis, prêt, dans la foulée de " Liebman renégat ", à suivre à ses côtés "La vedette du quartier", ce premier volet d'une trilogie consacrée à sa thérapie comique.

Le pari est risqué. Ne parler que de lui, encore, toujours et à jamais. Mais comme on le dit, qu'importe le sujet, seule compte la manière de l'aborder. Et cette manière, ce chic, cette sincérité, il les porte en lui et nous les offre avec courage et générosité. En étant lui-même, tout simplement, maintenant qu'il s'est enfin trouvé. Qu'attendre de plus d'un seul en scène ?

A l'ombre d'un père brillant

Près de deux heures durant, il n'aura de cesse de revenir sur ses échecs avec deux leitmotive : «Tu étais très bien dans Préparez vos mouchoirs» et «Dis-donc, Carole Laure, tu l'as vraiment baisée ?»

© Yves Kerstius

Des questions et réflexions qui auront ponctué son parcours, de treize à cinquante ans, et qu'il répète à l'envi, sans craindre l'exagération et dans le but surtout, d'en faire un gimmick théâtral.

Donc, Riton Liebman, pour ceux qui l'ignoreraient encore, c'est ce petit garçon qui a dû grandir à l'ombre d'un père brillant, écrasant, célébrissime... dans le microcosme bruxellois et connu bien au delà. Un professeur d'université, l'un des rares juifs propalestiniens dont le cours, inoubliable, à l'auditorium Paul-Emile Janson de l'ULB, était bourré massacre.

Préparez vos mouchoirs

Son fiston, lui, parvient à se distinguer autrement. Il se présente par hasard à un casting à l'Hilton – "Oh là là, la moquette !" s'exclame-t-il – pour «Préparez vos mouchoirs» – un titre prémonitoire qui aurait dû l'alerter – de Bertrand Blier avec Gérard Depardieu, Patrick Dewaere et Carole Laure! Rien que cela! Et malgré son accent belge à couper au couteau, sa dégaine nonchalante, son regard mi-hautain mi moqueur, toujours reconnaissable aujourd'hui, il décroche la timbale! «Noooon», se désespère sa mère qu'il imite à merveille et qui était dans la salle le soir de la première au Poche. Elle avait pourtant jeté le journal à la poubelle, sachant qu'il y avait une chance sur 1000 qu'il voie l'annonce, une sur 10 000 qu'il y aille, une sur 100 000 qu'il soit pris. Mais quand le destin frappe à la porte...

C'est un copain à l'école qui lui a montré l'annonce: tu as vu, ça c'est pour toi! Il y est allé. Et l'a payé. Cher. Car toute sa vie, il aura couru après ce premier succès. Trop tôt propulsé au devant de la scène, il aura cessé l'école, sera monté à Paris à 15 ans, aura tenté de devenir comédien mais aura dû se contenter de seconds rôles. Très vite, il se divertira dans la drogue et autres addictions dont il ne se défera que grâce à une cure de désintoxication à Soissons dont il parlera dans le deuxième volet de sa trilogie. Et qui lui fait honte.

Un sauna avec Vanessa Paradis

Bien sûr, il aura fréquenté les grands noms du show biz, de Bruel à Laurent Pagny, de Vanessa Paradis à Aldo Maccione, de Johnny à Gainsbourg. Il aura passé ses nuits aux Bains Douches, boîte branchée de Paris où se pavanait toute la jet set. «Je pisse à côté de Prince ! J'ai réussi ma vie», raconte-t-il. Avec le talent qui l'habite, son don, et son désir, de faire rire, d'attendrir aussi. Malgré ses aveux peu glorieux comme les sacs qu'il "faisait" dans le couloir à l'enterrement de son père. Sachant que cette touche d'honnêteté théâtrale fera le sel de son spectacle.

© Yves Kerstius

Dans une mise en scène sobre et juste de Jean-Michel Van den Eeyden, seul dans un chambre d'étudiant à Paris (ou déjà de sanatorium ?), il joue en pyjama bleu pâle, le même que celui de «Préparez vos mouchoirs» dont seront diffusés des extraits durant le spectacle, une madeleine de Proust pour ceux de sa génération, des images éclairantes pour les plus jeunes.

Car la question se pose, bien sûr. «La vedette du quartier» va-t-elle seulement emporter ceux qui se souviennent de l'époque ? Ou tous les autres spectateurs ?Parions sur la deuxième hypothèse. Parce qu'il y a dans ce destin personnel, d'une vie fondée sur un échec, une couleur universelle qui fait une œuvre d'un récit de vie.


Bruxelles, Théâtre de Poche, jusqu’au 31 décembre. Infos : 02.649.17.27 ou www.poche.be

Charleroi, l’Ancre, du 25 au 28 janvier. Infos : 071.314.079 ou www.ancre.be