"Cette semaine, je passe de temps à autre voir les répétitions de Rumeur dont j’ai écrit le texte, je répète le spectacle Arlequin, valet de deux maîtres au Théâtre Le Public, et je suis en "répétition zoom" le matin pou r L’École des femmes au Théâtre du Parc. Je n’ai jamais autant travaillé depuis qu’il y a le Covid ! - non, je rigole ! -, mais pour des spectacles dont on ne sait même pas s’ils vont se faire", s’exclame, rieur, Thierry Janssen, auteur, comédien et metteur en scène.

Alors que la Belgique est reconfinée, les répétitions professionnelles peuvent se poursuivre. Et si l’avenir se dessine en pointillé, artistes et techniciens sont plus que jamais à pied d’œuvre pour continuer à offrir au public des spectacles, sous quelque forme que ce soit (lire ci-contre). À l’image de Rumeur (1), qui devait débuter ce 12 novembre au Théâtre Le Public, mais dont les abonnés pourront découvrir du 14 au 21 novembre "une adapatation particulière" via un lien qui leur sera envoyé ce jeudi.

"On n’a jamais été autant informé et désorienté"

Une pièce qui, si elle a été pensée il y a plus d’un an, fait étrangement écho à l’actualité. "Il y a deux ans, Michel Kacenelenbogen (codirecteur du Public, auteur, comédien et metteur en scène, NdlR) est venu me trouver avec un début d’histoire. Et j’ai rebondi en imaginant un industriel qui trouve une alternative au pétrole sur la base de cannes à sucre et d’OGM, mais qui provoque une épidémie mortelle depuis la Chine… Et la rumeur dit que c’est lui le coupable, raconte Thierry Janssen. C’était il y a deux ans. Je ne pensais pas avoir ce don de prémonition…" Alors quand la pandémie de Covid-19 a chamboulé nos vies en mars dernier, "je me suis dit que c’était étrange : la pièce risquait de se jouer dans une ambiance assez proche de ce que les spectateurs vivaient dans la réalité, même si le thème principal n’est pas l’épidémie, mais bien la rumeur".

Bien qu’il clame son innocence, l’homme d’affaires (interprété par Philippe Résimont) est condamné à perpétuité. En prison, il reçoit la visite d’une journaliste d’investigation (Bénédicte Chabot) qui, face à ce personnage manipulateur, va se forger une opinion bien tranchée. "Aujourd’hui, il y a une multiplicité des médias. Il y a la presse officielle et puis, tout ce qu’il y a comme informations ou désinformations sur internet principalement, reprend Thierry Janssen. On a donc jamais été autant informé et désorienté en même temps qu’à l’époque actuelle. Il y a tant d’infos contradictoires qu’on ne sait plus où est la vérité. C’est cela qui m’intéressait pour la pièce, d’autant plus que c’est le terreau idéal pour les rumeurs. Or, les pires désinformations, les pires rumeurs peuvent détruire quelqu’un".

Répétitions avec masque, via ordinateur…

Terriblement mouvante, la situation sanitaire influe directement sur le fonctionnement des arts de la scène : fermeture complète des théâtres, jauges réduites, couvre-feu, protocoles sanitaires renforcés, répétitions distanciées et masquées, quarantaine,… "Le premier spectacle que je devais jouer cette saison, Les Chevaliers de la Table Ronde, au Parc, a été reporté, donc j’ai été au chômage temporaire, confie Thierry Janssen. Heureusement, je fais des doublages et j’ai réussi à survivre grâce à ça. Là, je viens de commencer les répétitions d’Arlequin, valet de deux maîtres (prévu du 25 novembre au 23 janvier, NdlR), mais on ne sait pas très bien à quelle sauce on va être mangé. C’est assez difficile. Autre complication, notre metteur en scène va peut-être se retrouver en quarantaine. Donc, nous répétons avec lui via ordinateur. J’avoue que c’est une aventure assez inédite".

Sans compter les conditions de répétition. "Arlequin, valet de deux maîtres, c’est de la Commedia dell’arte. Donc, nous portons déjà les masques de la Commedia dell’arte et quand on ajoute les masques buccaux, on a l’impression d’être un peu comme une momie. Ce n’est pas très expressif. On essaie au maximum de garder les masques et distances quand on est sur le plateau, mais c’est parfois très compliqué."

"On cherche des alternatives"

Face à l’incertitude - quand les spectacles pourront-ils reprendre, sous quelle forme, devant quel public,…? -, comment imaginer le théâtre de demain sans le remettre aux mains exclusives du virtuel ? Des pièces hybrides comme C-o-n-t-a-c-t (en extérieur, distanciée et avec une application à télécharger sur smartphone) ont vu le jour pour garder du lien avec le théâtre vivant. "C’est un concept très positif et formidable, mais qui a ses limites, estime Thierry Janssen. Le théâtre, c’est la vie. Faire du théâtre par écran interposé, c’est une solution qui peut être envisagée dans un laps de temps très court, mais ce n’est pas la solution à long terme. En attendant, oui, il faut survivre. Donc, on s’adapte. On cherche des alternatives pour que l’on puisse continuer à vivre et raconter des histoires aux gens parce qu’ils en ont diablement besoin en ce moment. Il y a donc plusieurs solutions comme la pièce C-o-n-t-a-c-t le propose ou comme l’est le streaming pour d’autres spectacles. Mais cela doit rester provisoire. Je n’envisage pas de faire mon métier uniquement par écran interposé, sinon je ferais autre chose".

(1) Avec Jérémy Bouly, Bénédicte Chabot, Philippe Résimont, Soazig De Staercke et Aylin Yay. Plus d’infos sur www.theatrelepublic.be

© Ennio Cameriere

"Le Théâtre Le Public a imaginé une saison B, une saison d’artistes de garde"

Michel Kacenelenbogen et Patricia Ide sont les codirecteurs du Théâtre Le Public. Depuis le début de la crise sanitaire, ils ont, comme l’ensemble des opérateurs culturels, dû s’adapter à ces circonstances inédites et innover. Mais, toujours, avec la volonté de préserver au maximum l’emploi et de garder le lien avec les spectateurs.

La première de "Rumeur" était prévue ce 12 novembre. Les comédiens ont répété et la pièce est prête, après quelques ajustements en raison du Covid. Comment comptez-vous la diffuser auprès du public ?

M.K. À la base, j’ai commandé cette pièce à Thierry Janssen, car je voulais jouer le rôle d’un homme victime de rumeurs parce que, dans ma petite vie, j’ai eu l’immense privilège d’être victime de beaucoup de rumeurs (que j’avais un père diamantaire, que j’avais vendu un programme à la Nasa, que je vendais de la drogue, etc.) qui m’ont fait souffrir pendant une partie de ma vie. Mais le Covid s’en est mêlé. Je devais être mis en scène par mon ami Gérard Gelas, directeur du Théâtre du Chêne noir à Avignon. Mais il a 75 ans et vit en France, donc cela apparaissait très compliqué et même dangereux. Du coup, j’ai décidé de mettre la pièce en scène et de confier le rôle à Philippe Résimont. À quelques jours de la "première", nous avons aussi décidé de transformer le spectacle et de faire quelque chose que je n’aurais jamais fait s’il n’y avait pas eu le Covid, c’est-à-dire quelque chose entre une captation, un téléfilm et une dramatic télé (tourner le spectacle dans le décor pour une diffusion). Concrètement, c’est une adaptation du spectacle pour le capter (mercredi et jeudi) que nos abonnés pourront ensuite découvrir du 14 au 21 novembre. Mais, à cette heure, je ne peux pas encore parler de la forme définitive puisqu’on est en train de la frabriquer.

La crise sanitaire a bouleversé le fonctionnement des arts de la scène. Outre le recours au streaming et aux autres formes de diffusion en période de confinement, vous avez également imaginé un système d’"artistes de garde" afin d’assurer la continuité des spectacles lorsqu’un.e comédien.ne tombe malade.

M.K. Notre mission, notre devoir est de maintenir du lien avec le public semaine après semaine, mois après mois jusqu’à ce que l’on retrouve une situation normale. Nous devons continuer à raconter des histoires, d’une manière ou d’une autre.

P.I. Nous sommes partis de la réalité qui est que nous vivons avec une épée de Damoclès pour de longs mois encore, à savoir qu’un spectacle peut s’arrêter à tout moment dès l’instant où un acteur tombe malade. Même avant le deuxième confinement, lorsque nous pouvions jouer, nous savions qu’il y a cette épée de Damoclès. Partant de là, nous avons imaginé quatre créations, projets légers, d’une heure, rapidement montés (en environ quatre semaines) et de styles différents (un drame, un classique, une comédie et une conférence, par exemple) qui constituent ainsi une saison B, une saison d’artistes de garde comme les médecins. Ils savent qu’ils doivent être dans les starting-blocks à telles dates et telles dates. Donc, régulièrement, ils revoient leur texte, on se voit entre nous, on fait des italiennes, etc. On reste prêts. Il y a, pour chaque projet un acteur et un metteur en scène, mais un seul scénographe et un seul directeur lumières pour les quatre créations. À noter, ces spectacles auront au moins une durée de vie, car la saison suivante, nous allons tenter de leur donner un espace. Ce ne sont pas des spectacles perdus si jamais ils n’étaient pas joués. Et si nous ne pouvions pas répéter ces créations de garde, et bien, comme je vais beaucoup au théâtre, j’ai déjà dans mon escarcelle une série de spectacles de garde qui sont des monologues que j’avais vus au cours des saisons précédentes. On appliquerait alors cette formule-là pour remplacer un spectacle qui ne pourrait pas être joué.

À l’aune de la pandémie, comment le théâtre peut-il se réinventer sur le long terme ?

M.K. Il faut donner un peu de temps au temps. Une des leçons que nous donne cette crise, qui n’est pas finie, c’est de ne pas, maintenant, être dans le moyen terme. Là, il faut être dans le moment présent. Mais je pense qu’une partie de tout ce que nous sommes en train de créer aujourd’hui pour rester en contact avec les spectateurs va continuer à exister, mais autrement qu’en période de crise. Cela étant, c’est très difficile de vouloir le définir en amont parce que ce serait penser à l’arrivée avant de parcourir le chemin qui mène à l’étape. L’après-crise n’existe pas encore. Nous sommes dans la crise. Néanmoins, si le théâtre existe depuis la nuit des temps, c’est parce que ce sont des êtres humains face à des êtres humains. Cela, rien ne pourra le remplacer.