"Pour toucher les têtes, il faut d’abord toucher les cœurs” , répète à l’envi l’humoriste, auteur, comédien, danseur et chorégraphe Sam Touzani . Et le moins que l’on puisse écrire, c’est qu’avec sa dernière création, Cerise sur le ghetto. Le pouvoir de dire non , il atteint parfaitement sa cible.

Dès l’entame de son spectacle, Sam Touzani prend le public par la main pour l’emmener sur les chemins sinueux de son histoire familiale, des terres ensoleillées du Rif marocain au deux-pièces cuisine chauffé au charbon de la chaussée de Gand où il a vu le jour.

“Mon père parle tout seul”

Son récit, mis en scène par son complice de toujours Gennaro Pitisci, il le construit autour d’une question : “Depuis que je suis tout petit, j’essaie de comprendre pourquoi mon père parle tout seul” . Et nous voici au Maroc, où son père, “un soliloque permanent” , est raillé par les gamins du village le traitant de “fou” . “Mais, ça, c’était avant ma naissance , raconte Sam Touzani. Ici, on est en Belgique et je ne veux pas qu’on traite mon père de fou” . Lui, son père, patriarche à la tête d’une famille de sept enfants ayant émigré en Belgique en 1965, il le qualifie plutôt d’ “Incroyable Hulk” , homme aimant sous ses airs un peu rustres, que seule sa femme parvient à dompter.

Pour faire voyager les spectateurs d’un continent à l’autre et d’un personnage à l’autre (son père, sa mère, son grand-père, un consul…), Sam Touzani est accompagné sur scène par le musicien Mathieu Gabriel. Dissimulé derrière ses platines par un large voile (faisant également office d’écran), il manie avec subtilité musiques et bruitages, insufflant au récit une dimension sensorielle opportune. Car, si Cerise sur le ghetto est teinté d’humour – Sam Touzani use avec finesse et intelligence de la langue française –, c’est aussi, et surtout, un spectacle empreint de tendresse et d’amour. Pour les siens, d’abord, mais aussi pour son pays d’origine et sa culture d’adoption. Pourtant, sous cette tendresse, sous ce récit aux notes drôles et au parfum d’Histoire, on perçoit aussi de la souffrance : celle de ne pas avoir toujours été compris par son père, d’avoir été “le punching ball”  de ses trois frères aînés, de payer le prix de son intégration envers et contre tout (le poids de la communauté, de la religion, de la culpabilité,…).

En traversant ainsi les frontières et les années, Sam Touzani retrace non seulement le parcours de sa famille mais décode également ce qui l’a forgé en tant qu’artiste et homme libre, engagé, laïc et féministe : ses lectures, caché dans les toilettes ; sa maman qui a osé dire “non” en 1972 au pouvoir marocain ; ses questionnements sur l’islam ; etc. Une quête de soi qui devient universelle en nous confrontant à nos propres doutes et certitudes sur l’Autre.

Louvain-la-Neuve, Théâtre Blocry, jusqu’au 30 janvier. Infos et rés. au 0800.25.325 ou sur www.atjv.be
Puis à l'Espace Magh (Bruxelles), du 3 au 6 mars (02.274.05.10 - www.espacemagh.be )