Éclose à Prague, la nouvelle pièce de Karine Ponties arrive au 140, à Bruxelles. 

Nombreuses sont les créations contemporaines qui – signe des temps – questionnent sur scène le monde du travail, le sens qui s’y construit et qui s’y délite. On pense notamment aux pertinentes et corrosives propositions de Françoise Bloch (Grow or go ; Une société de services…), ou encore au récent et splendide Burning (je ne mourus pas et pourtant nulle vie ne demeura) : nominé parmi les meilleurs spectacles de cirque 2017-2018 et qui valut à Laurence Vielle le Prix de la critique de la meilleure autrice.

Silhouettes contrastées

La nouvelle proposition de la Cie Dame de Pic – créée en juin 2018 au festival Tanec Praha, en coproduction avec le 140 qui l’accueille en première belge – évolue sur un terrain semblable. Le plateau, blanc rayé de noir, surplombé d’un carré de spots suspendus, révèle bientôt un duo de femmes en tailleur “corporate”. Cheveux attachés, lunettes de vue, gestes mesurés. Panoplie de bureau. Sobriété bien ordonnée. Un brin de liberté pour commencer : danser pour soi, écouteurs vissés aux oreilles. Mais vite vient le temps de la représentation, du personnage quotidien, du rôle à tenir. Les escarpins remplacent les baskets. De derrière le comptoir émerge la seconde, longue silhouette déployée en contraste soudain avec la première.


Si elle s’inscrit dans le sillage absurde des pièces précédentes de Karine Ponties, Same Same se révèle plus résolument clownesque, burlesque. Sans renier ce qui rend son style si identifiable et personnel : la graphie (souvent avec des dessinateurs) poussée ici vers le gag cartoonesque et une “ligne claire” rare chez elle. Le noir et blanc – joliment ponctué de rouge – rappelle le théâtre d’ombres et le cinéma d’animation cher à la chorégraphe, et qui font d’ailleurs partie de la tradition tchèque.

Extraordinaires interprètes

Le flou organique auquel la créatrice nous a habitués n’est pas absent pour autant de Same Same : il s’y instille peu à peu. La pièce sous ses dehors ludiques révèle un trouble, une ambiguïté portée par ses extraordinaires interprètes. Tereza Ondrová, danseuse, et Petra Tejnorová, metteuse en scène, avaient déjà collaboré avec Karine Ponties lors d’un atelier autour du corps et de la lumière, en 2016, en Slovaquie. Fortes de cette expérience, les deux artistes tchèques ont souhaité mener avec la chorégraphe franco-belge (très active d’ailleurs en Europe de l’Est) un projet de création. Et l’alchimie fonctionne à merveille. Le tandem, typé voire improbable, allie la danse déliée, dégingandée de Tereza, à la théâtralité débridée de Petra – pour la première fois dirigée sur un plateau.

Complice de longue date de Karine Ponties au sein de la Cie Dame de Pic, Guillaume Toussaint Fromentin est à nouveau créateur lumières et collaborateur artistique pour "Same Same".
Complice de longue date de Karine Ponties au sein de la Cie Dame de Pic, Guillaume Toussaint Fromentin est à nouveau créateur lumières et collaborateur artistique pour "Same Same". © Jan Skalican

En résulte un sens du comique rudement efficace, nourri de dérision douce et de rythme soutenu. Les codes de l’entreprise vacillent sous les coups du non-sens, invité surprise, invisible et tenace cavalier cathartique par lequel ces deux personnages osent retrouver leur part sauvage.


  • Bruxelles, le 140, les 13 et 14 février (mercredi à 19h, jeudi à 20h30). Dans le cadre de Brussels, Dance! De 8 à 18 €. Infos & rés. : 02.733.97.08, www.le140.be