Scènes

Brillante, inattendue, contemporaine, psychanalytique et drôlement cruelle, telle est la lecture de "Cendrillon" que propose actuellement le grand auteur et metteur en scène Joël Pommerat. Associé à l’Odéon-Théâtre de l’Europe à Paris et au Théâtre national, il vient en effet de créer à Bruxelles, avec des comédiens belges et en coproduction avec la Monnaie, son troisième spectacle pour enfants. Et pour adultes, bien entendu, lesquels étaient majoritairement présents au soir de la première. Comme les deux précédents opus, "Le Petit Chaperon rouge" (2005, près d’un millier de représentations !) et "Pinocchio" (2008) qui ont chacun rencontré un vif succès, "Cendrillon" va probablement embrasser une carrière féerique.

Tendu, malgré d’éloquents silences, de belles respirations, et un jeu soutenu sans être oppressant, le conte se révèle ici sous un angle nouvateur. L’on aimerait encore être un enfant pour s’exclamer que c’était "trop génial" à l’instar des élèves des Ecoles de Saint-Roch de Bruxelles qui ont suivi le processus de création (cf. La "Libre Culture" 12/10).

Entre la scénographie, visuelle, cinématographique, esthétique et sombre comme il se doit chez Pommerat, l’interprétation des comédiens (sélectionnés après un mois de casting) et l’écriture, on ne sait trop que saluer. Alors, honneur au texte, terreau fertile cultivé avec doigté. L’artiste, en effet, ouvre sur un malentendu pour dénoncer le danger des mots, ceux qu’il manie chaque jour de la pointe du fleuret.

Au chevet de sa mère, Cendrillon croit comprendre qu’elle lui demande de penser à elle toutes les cinq minutes pour la maintenir en vie. La malheureuse enfant est campée par la jeune Deborah Rouach - meilleur espoir féminin en 2006 - dont la vitale présence s’impose d’autant plus aisément qu’elle nuance son jeu, se montre d’un naturel désarmant et sait réserver ses effets.

Cendrillon porte donc au poignet une montre aussi encombrante que le sentiment de culpabilité qui l’habite. Le bijou empoisonné sonne et s’éclaire toutes les cinq minutes. Le public, cependant, ne rira pas longtemps car le dramaturge français n’aime pas, loin de là, édulcorer la réalité. Il transpose le conte à notre époque, dans une maison cubique de verre, ces parois translucides où viennent s’écraser les oiseaux. Sandra, alias Cendrier ou Cendrillon, c’est selon, est reléguée à la cave par une belle-mère en tailleur clair et perruque blonde, une Catherine Mestoussis, très en verve à nouveau, dans le rôle, parfois caricatural - une de nos rares réserves - d’une bonne femme qui mène le monde, et surtout son futur mari, à la baguette. Mais, impassible à souhait, Alfredo Cañavate fume cigarette sur cigarette et se montre d’une justesse accrue par ces micros dont Pommerat a le secret et qui donnent aux acteurs leur grain de voix ultrasensible. Quant aux duos entre Cendrillon et sa marraine, ils sont aussi vivants que piquants et crédibles.

Pour ce conte lisible à divers niveaux, Pommerat entretient la confusion jusque dans le choix du narrateur, Marcella Carrara, à la voix grave et lointaine. Fut-elle ou non un jour Cendrillon ? On ne le sait plus à la sortie. Il éclaircit en revanche d’importants mystères chers au travail du deuil qu’il explore d’un point de vue singulier pour mieux libérer chacun d’une chape parfois lourde à (sup)porter. Et dote le conte de fées d’un accent de vérité grâce auquel, enfin, l’amour peut voir le jour.

Bruxelles, National, jusqu’au 29 octobre à 20h15 (le mercredi à 19h30, les samedis 15 et 29 octobre aussi à 14h, le dimanche 23 à 15h). Durée: 1h20 env. De 10 à 19 €. Infos & rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be Pour tous dès 8 ans.