Vous croyez tout connaître du parcours impossible des migrants vers l’Europe à travers les frontières dressées ? Détrompez-vous, allez voir le très beau spectacle « Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu ». Du théâtre documentaire, mais surtout du théâtre politique, et du vrai théâtre plein d’émotions et même d’humour, amené par un formidable groupe de comédiens, le Nimis Groupe.

Ils sont treize sur scène : 7 magnifiques jeunes acteurs, ultradoués, parmi lesquels on retrouve deux piliers du Raoul Collectif : Romain David et Jérôme de Falloise. Ils sont accompagnés de six acteurs, souvent amateurs, mais qui tous ont vécu ou vivent encore le parcours du combattant du demandeur d’asile. Certains, prévient-on, n’ont pas le droit de travailler en Belgique et assister à ce spectacle est donc en soi « illégal » ! Une composition qui rend d’ailleurs délicates les tournées à l’étranger pour des problèmes de visas.

Le spectacle a mûri durant trois ans et résulte d’une envie d’ausculter ce qui se passe aux frontières de l’Europe, là où tant de gens meurent dans l’indifférence générale. Une première version du spectacle fut présentée l’an dernier au Festival de Liège. Il est le fruit des expériences vécues par les six acteurs « amateurs » mais aussi le fruit d’une enquête sur le terrain par le Nimis Groupe. Ils en restituent les points fort de manière très efficace, évitant la culpabilisation ou la moralisation. On n’en est que plus bouleversé d’entendre le témoignage du médecin de l’île de Lampedusa qui recueille les centaines de morts échoués sur les côtes et qui ne comprend pas l’attitude européenne.

Tous, Bernard Christophe

Le spectacle « rejoue » les interrogatoires des candidats à l’exil devant le commissariat général des réfugiés ou à l’Office des étrangers. On y sent le mur invisible qui oppose deux logiques : celle de gens cherchant un lieu sûr pour y vivre face à une logique de règlements et de lois dictées d’abord par la peur.

Evitant les clichés, le spectacle met en lumière un secret rarement évoqué : les intérêts économiques de l’Europe dans sa politique migratoire. Il y a un vrai business lié à la surveillance des frontières (l’agence Frontex, chargée d’arrêter les réfugiés en amont), avec des sommes énormes en jeu et des avancées technologiques « bankables ».

A cela s’ajoute un humour tendre (tout le monde porte le même nom, Bernard Christophe, les migrants assistent à l’image iconique du « paradis » européen, etc.), et parfois des chansons, qui humanisent le propos, sans le rendre moins intransigeant.

Une soirée forte qui rend visible ce qui reste caché ou inintelligible aux frontières de la forteresse Europe. Un théâtre qui creuse le scandale des milliers de morts à nos frontières.

Chaque soir, les 13 acteurs restent sur scène après le spectacle pour un débat avec le public.

-> « Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu », au National à Bruxelles, jusqu’au 31-1, avec expo et plusieurs débats.