Forts attendus, Thierry De Mey et « Fever Room » n’ont pas déçu. Critique. 

Faut-il encore le répéter, le Kunstenfestivaldesarts est une aventure avec son lot de déceptions, mais aussi de découvertes de spectacles très singuliers qui nous enchantent et qu’il est seul à oser faire.

On l’a vu ce week-end avec deux moments attendus et qui n’ont pas déçu.

Le KVS accueille « Fever Room » le premier spectacle/ installation du cinéaste Apichatpong Weerasethakul. Les spectateurs sont installés comme ils le peuvent, souvent assis par terre, serrés sur la scène du théâtre, avec les rideaux fermés. Ils y sont comme Alice tombée au fond du terrier (la cage de scène).

Un film sur quatre écrans raconte la rêverie d’un soldat malade dans un hôpital : le Mékong, les bananiers, un chien, une statue, des jeunes qui scrutent l’eau. On croise la vie, avec ces beautés simples. Un rythme très lent, endormant, celui hypnotique du cinéaste.

Brusquement tout change. La caméra nous emmène au fond d’une grotte, celle du rêve, la grotte où nous sommes assis. Le rideau se lève et un puissant rayon venu des balcons nous éclaire en tourbillonnant, créant des lignes, jouant sur la fumée. Il devient le « trou noir », la sortie impossible de la caverne de Platon, l’entonnoir menant à la délivrance. Les spectateurs sont assis au bord du fleuve où les dieux viendront les juger. Ils sont entassés comme les réfugiés du monde.

On entend en permanence la pluie tropicale tomber, drue, au-dessus de nous. Il y a du Méliès dans cette atmosphère, du cinéma primitif. Le rayon devient un immense plan lumineux qui oscille comme la houle pour submerger les spectateurs et puis s’en retirer. Il se colore de rouge et de vert.

Réveillés au monde, on sort alors du terrier d’Alice.

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© Els De Nil / RHoK
 


Simplexity de Thierry De Mey

Thierry De Mey a pu réaliser un vrai bilan de 30 ans de travail singulier et formidable aux marges entre la musique et la danse. Qui ne se souvient de ses magnifiques « musiques de table » où le son était créé par le battement des mains sur la table reliée à l’électronique et qu’on a vu chez Wim Vandekeybus.

Ici, dans « Simplexity », au Kaaitheater, cinq musiciens contemporains sur scène croisent et se mélangent avec cinq danseurs. C’est le mouvement des danseurs qui crée la musique quand ils bougent dans une clairière de lumière. Inversement, les danseurs sont habités par le souffle d’une clarinette, un duo de xylophonistes ou le son âpre qui nait d’un violon.

Le sous-titre du spectacle est « la beauté du geste ». Le geste du corps comme le geste musical. Quand un musicien joue, c’est son corps qui joue et quand le danseur évolue, on entend la musique traverser ses gestes.

Thierry De Mey a poussé au plus loin cette interdisciplinarité. On ne sait plus parfois qui est danseur qui est musicien. Et les musiciens aussi peuvent quitter leur instrument pour devenir percussionnistes. Ils se retrouvent à un moment, dix sur scène, danseurs et musiciens, dans un même mouvement des bras où l’énergie passe de l’un à l’autre dans une machine humaine.

Thierry De Mey a pu compter sur cinq musiciens du prestigieux Ensemble Intercontemporain Ircam et il parvient comme souvent chez lui à nos faire aimer cette musique très aventureuse. Il a pu aussi compter sur cinq excellents danseurs venus des quatre coins du monde. Certes, Thierry De Mey n’est pas chorégraphe mais quand il lâche la bride à ses danseurs ceux-ci montrent leur grâce et leur beauté.

Si le rythme baisse parfois, on peut détailler alors la beauté des costumes et les couleurs changeantes du grand fond de scène.


--> « Fever Room » au KVS, à Bruxelles, encore jusqu’au 25 mai