Le collectif anversois de Roovers pour la 1re fois en français, aux Tanneurs, dans un percutant "Timon d’Athènes".

Le collectif flamand TG Stan est, depuis des années, invité partout en France (et en Belgique francophone) pour ses pièces formidables qu’il joue aussi en français. Cela a dû donner des idées à un autre collectif de théâtre anversois, « de Roovers ». Comme TG Stan, ils sont quatre (Robby Cleren, Sara De Bosschere, Luc Nuyens et Sofie Sente), ils travaillent collectivement sans metteur en scène et font le choix de textes mettant en valeur l’acteur. Créé en 1994 déjà, il a joué autant Shakespeare, Tchékov et Eschyle que Paul Auster.

Ils travaillent les textes et la mise en scène pour en faire des spectacles d’aujourd’hui qui parlent de notre époque. Parfois ils ajoutent d’autres acteurs. Les membres du collectif peuvent aussi se retrouver dans des films et des séries télé.

Pour la première fois de leur histoire, ils osent jouer en français, et c’est aux Tanneurs à Bruxelles avec « Timon d’Athènes » de Shakespeare qu’ils avaient créé en néerlandais en 2013. C’était le premier volet d’une trilogie appelée « Cycle du dollar » consacrée à la crise financière et morale du capitalisme après 2008.

Et de fait, la pièce de Shakespeare créée en 1607 et racontant une histoire dans la Grèce antique est d’une actualité sidérante.

Misanthropie

Timon est un seigneur d’Athènes qui invite tous ses « amis » chez lui à des fêtes incessantes et les abreuve de sa générosité, dilapidant son argent pour eux. Jusqu’au moment, où il est ruiné en endetté. Quand il pense alors pouvoir demander l’aide de ceux qu’il a tant aidés et aimés, il se heurte aux refus de tous. Chacun cherche les prétextes les plus futiles pour ne rien lui donner.

Et Timon se réfugie alors dans une misanthropie radicale et se terre dans la forêt en espérant qu’Athènes disparaisse.

Dans cette fable morale, l’amour de l’argent, l’égoïsme des hommes, le « chacun pour soi », le déclin des civilisations, tout renvoie à aujourd’hui.

Shakespeare a des mots terribles dans la bouche de Timon : « Je suis misanthrope et je hais le genre humain. Quant à toi, je voudrais que tu fusses chien pour pouvoir t’aimer un peu ». « Je m’étonne que les hommes osent se fier aux hommes ; à mon avis, les invités ne devraient pas avoir de couteaux ; ce serait une économie pour la table et un surcroît de sécurité pour les existences. »

Les excellents acteurs de de Roovers ont bien entendu un accent flamand, parfois important, et on se rend compte de l’effort que cela a été pour eux d’apprendre ce texte. Mais paradoxalement cela donne au récit de Shakespeare une force encore plus grande.

La scénographie (avec leur scénographe habituel Stef Stessel) est tout entière au service des acteurs. Ceux-ci passent d’un rôle à un autre en s’affublant simplement d’une perruque ou d’un autre bonnet. Ils se changent sur scène. Pas de grand décor, pas d’éclairages compliqués ou de vidéos, juste quelques objets, un vieux rideau de scène, une table dressée avec des fruits. Tout est évoqué avec trois fois rien.

Ce Timon d’Athènes est une belle manière de découvrir pour la première fois en français (après 23 ans d’existence) un collectif belge qui a une énergie à revendre pour éclairer cruellement notre monde contemporain.

© DR

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Timon d’Athènes, Les Tanneurs, Bruxelles, jusqu’au 28 janvier. Infos : www.lestanneurs.be