Universel et singulier, le thème de la vengeance et du pardon exploré dans "Sin Sangre" bouleverse le spectateur, surtout lorsqu'il établit un parallèle avec l'histoire du Chili, pays d'où vient la compagnie Teatro Cinema.

Troisème volet d'une collaboration fructueuse et passionnante entre le Chili et le Manège à Mons, " Sin Sangre" vient clôturer en beauté un triptyque riche et éclectique. Fin 2007, on découvrait "Gulliver" mis en scène par Jaime Lorca, fondateur de la Troppa, la troupe de théâtre chilienne la plus célèbre à laquelle on doit "Pinocchio", "Gemelos" ou encore "Jésus Betz".

Après vingt ans de vie commune, la troupe se divise. Jaime Lorca part de son côté. Juan Carlos Zagal et Laura Pizzaro, les deux autres fondateurs de la Troppa, créent le Teatro Cinema .. Entre les deux spectacles des anciens de la "Troppa", les spectateurs auront pu découvrir "Amarrés au vent", une coproduction belgo-chilienne écrite de part et d'autre de l'océan, elle aussi foisonnante, touchante et pertinente.

Grande était donc notre impatience d'assister à la fin du banquet, un final en apothéose entre autres grâce au texte, exceptionnel, d'Allessandro Baricco, auteur turinois célèbre depuis qu'il a signé "Soie".

Contradiction des sentiments

Dense, riche, profond et psychanalytique, "Sin Sangre" parle autant des grands conflits de ce monde que de la complexité humaine, des méandres de l'âme et de la pensée, de la contradiction des sentiments après que Stefan Zweig en ait exploré la confusion. Chaque victime y lira peut-être son histoire ou celle du voisin.

Cachée in extremis dans la cave, une fillette assiste malgré elle à l'assassinat de son père.

Bien des années plus tard, debout au balcon d'une chambre d'hôtel, digne , blonde platine et protégée par des lunettes de soleil, elle assume sa féminité et son désir de vengeance. Depuis le jour tragique où elle a perdu son enfance, elle n'a avancé que pour mieux se venger. Toute sa vie est mue par ce désir de retrouver les assasins de son père et surtout celui qui est entré dans la cave avant de la quitter saine et sauve. Sauve ou blessée à vie par un immense sentiment d'abandon ?

L'auteur pose la troublante question. Entre la solitude et l'enlèvement, quel est, pour l'enfant, le pire des maux ? L'attirance d'une victime pour son tortionnaire, comme le décrit, en psychologie, le syndrome de Stockholm, est également sous-jacente, ici. Enfin, la notion de pardon, possible ou non, après tant de souffrances, de carnages et de tortures se glisse en filigrane dans le texte.

Théâtre filmé

Joué devant quarante-cinq mille spectateurs au Chili, "Sin Sangre" a fait figure d'événement et a suscité de vives controverses. Il n'était pas rare d'y voir le public, désireux d'oublier le passé, sortir de la salle. En temps qu'artiste, Juan Carlos Zagal dit, pour sa part, vouloir être un chroniqueur de son époque.

Après le fond, la forme, troublante, saisissante et très aboutie, elle aussi.

Comme son nom l'indique, la compagnie s'intéresse à l'image, au cinéma, d'où sa présence exceptionnelle au festival "Via" à Mons. Interpellant, le procédé imaginé par le metteur en scène garde une belle part de msytère. Théâtre filmé et joué en direct , la pièce se déroule entre deux écrans, de fumée parfois, tant on s'interroge. Est-on au théâtre ou au cinéma ? On ne sait plus vraiment mais l'on savoure ce spectacle filmé en trois dimensions, ces images hyperréalistes et cette forme novatrice et convaincante, qui permet en outre, d'adapter intelligemment le texte au théâtre-cinéma, avec flash-back et aller-retour du présent au passé. Ajoutons à cela, une interprétation de grande qualité, surtout par Laura Pizzaro, au ton froid, aux gestes chorégrahiés, à l'élégant maintien, à l'attitude distanciée qui épouse parfaitement le ton de ce "Sin Sangre", remarquable de bout en bout.

© La Libre Belgique 2008