ENVOYÉ SPÉCIAL À LYON

Beaucoup auraient souhaité qu'il postule, voici quelques mois, la succession de Bernard Foccroulle à la Monnaie. Mais Serge Dorny a préféré rester à l'Opéra de Lyon, deuxième salle lyrique de France derrière l'Opéra de Paris (aux mains d'un autre Belge, Gérard Mortier), ayant trouvé dans la cité des Gaules les moyens de développer la programmation originale qui lui est chère. Luttant contre la mondialisation de l'opéra - cette tendance à monter partout des spectacles semblables, moins par souci de coproduction que par uniformisation des pensées dominantes -, le Flamand construit des saisons à nulle autre pareilles, la notion même de saison étant ici presque obsolète tant ses projets se concrétisent dans la durée.

Première en France

Ainsi de ce cycle des opéras de Tchaïkovski d'après Pouchkine confié à Peter Stein, ancien intendant de la Schaubühne de Berlin, un temps responsable de la branche théâtrale du festival de Salzbourg et surtout figure tutélaire du théâtre allemand et européen. «Stein est connu pour son travail sur le théâtre russe mais, à l'opéra, il avait monté Verdi, Debussy, Schoenberg ou Henze mais jamais de compositeurs russes», explique Dorny. Voici donc le rare «Mazeppa», pour la première fois sur une scène en France (Dorny l'avait déjà fait donner chez nous par Gergiev en version de concert lorsqu'il était directeur artistique du festival des Flandres): «La dame de Pique» et «Eugène Oneguine», plus traditionnels, suivront avant que le cycle soit repris (et filmé en DVD) sous forme de trilogie en 2008-2009, une mise en perspective que Dorny avait déjà proposée avec succès l'an dernier autour de Janacek.

Créé en 1884, «Mazeppa» conte le dernier volet de l'épopée du héros national ukrainien qui inspira nombre de poètes et de compositeurs, à commencer par Liszt: l'amour, réciproque au départ, du vieil hetman Mazeppa pour sa filleule la jeune Maria, fille du noble Kotchoubeï qui s'opposera à cette union et sera exécuté sans pitié. Scènes de foules, torture, décapitation, bataille (un interlude orchestral au début du 3e acte): avec en plus une solide composante folklorique (choeurs et danses), le livret est moins subtilement théâtral (moins tchékhovien?) que ceux de «La dame de Pique» et «Eugène Oneguine».

Naturalisme

Difficile donc - sauf à sabrer dans la partition - de nier cette dimension de l'oeuvre, et Stein l'assume parfaitement. Sa lecture peut être qualifiée de naturaliste en ce qu'il ne manque pas un bouton aux guêtres des cosaques ni une couleur aux robes des paysannes mais, après un premier tableau qui peine à démarrer, la science de l'Allemand se révèle dans la gestion des ensembles. D'abord tableau vivant dans une tente de Kotchoubeï qui se rétrécit en pointe - tous les décors sont conçus en lignes de perspective -, le choeur se fait ainsi vague ondulante lors de l'exécution. Et si la direction d'acteurs ne permet pas de pousser très loin une caractérisation des personnages que Tchaïkovski n'a que peu esquissée, elle se manifeste malgré tout par la justesse des gestes et attitudes dans les rares scènes d'intimité, comme la rencontre sous les étoiles de Mazeppa et Maria.

Le jeune chef Kyrill Petrenko, directeur musical de la Komische Oper de Berlin, signe une belle lecture, claire et engagée, servie par un orchestre et des choeurs très investis dans le projet. La distribution, excellente pour l'essentiel, confirme une mainmise quasi exclusive des voix de l'est sur ce répertoire: ukrainiennes (la somptueuse basse Anatoli Kotscherga), polonaises (Wojtek Drabowicz, Mazeppa au souffle idéalement maîtrisé) ou simplement russes (Anna Samuil, excellente Maria et Marianna Tarasova, sa mère).

Lyon, Opéra national, les 3, 5 et 7 février; www.opera-lyon.com

© La Libre Belgique 2006