Scènes

Pour sa première création en tant qu’autrice, la comédienne Anne Sylvain s’est emparée d’un personnage célèbre, presque mythique  : Joseph Carey Merrick (1862-1890) alias Elephant Man, en raison des difformités osseuses et tissulaires dont il souffrait.

Sur la scène de la grande salle du Théâtre le Public, six silhouettes se dessinent dans la pénombre, derrière un voile noir. Leur visage éclairé tour à tour, elles invitent le public à se souvenir “de ne pas juger”, “que nous ne sommes pas maîtres de nos apparences”

Pour conter l’histoire de cet homme hors-norme, Anne Sylvain s’est attachée à sa rencontre avec le Dr Frederick Treves, interprété avec mesure et retenue par Itisk Elbaz. Fasciné par ce cas médical exceptionnel, il l’a sorti des foires aux monstres où il était exhibé sans vergogne en Angleterre puis dans le reste de l’Europe. Devenu “résident permanent” de l’hôpital grâce au soutien de la reine Victoria (incarnée entre autorité et fragilité par Jo Deseure), il est confié aux bons soins quotidiens de l’infirmière Eva Lückes, à laquelle Anne Sylvain prête ses traits avec une grande force et humanité. Revêche, elle va peu à peu s’attacher à Joseph, “ce beau monstre”.

Joseph Merrick, “un vrai homme”

C’est que derrière cette enveloppe repoussante de chairs et d’os, il y a non pas une bête, mais un “vrai homme”, revendique Joseph Merrick. L’illusion sur scène est d’autant plus réelle que le comédien Othmane Moumen porte une prothèse, accentuant les difficultés de Joseph à s’exprimer et à se déplacer. Ce rôle relève ici d’une vraie prouesse physique pour l’artiste totalement habité par son personnage.

En se concentrant sur cette partie de la vie de Joseph Merrick – même si le texte et l’enchaînement des scènes peuvent, par moments, apparaître un peu confus –, Anne Sylvain parvient à l’extraire de son apparence et à le rendre profondément humain. À lui faire quitter l’ombre pour la lumière  : curieux du monde qui l’entoure, il s’instruit, rêve, pense, aime, souffre,… Un cheminement qui gagne également les personnalités avec lesquels il tisse des liens  : Eva, l’infirmière, se sent plus forte grâce à lui ; Amélia (Bénédicte Chabot), la prostituée, découvre qu’elle peut être aimée non pas en tant que corps mais comme femme ; Ellen Terry (Ariane Rousseau), actrice froufouteuse à succès, réalise qu’au-delà de son physique rebutant, Joseph peut déclamer Shakespeare avec une sincérité affolante ;…

Dans un décor minimaliste, ce magnifique jeu de clair-obscur se déploie tout en intelligence et subtilité grâce à une scénographie sobre mais parfaitement maîtrisée de Noémie Vanheste –  des éclairages (signés Laurent Kaye) et des costumes d’époque en passant par la musique – et la mise en scène d’une extrême précision de Michel Kacenelenbogen.

Bruxelles, le Public, jusqu’au 22 juin. Infos et rés. au 0800.944.44 – www.theatrelepublic.be