La sortie en français du roman de Tom Lanoye, "La Langue de ma mère", fut une révélation. En Flandre, le livre ("Sprakeloos") avait connu un triomphe (120000 ventes) et Tom Lanoye y est connu, depuis 30 ans, comme un écrivain majeur, successeur d’Hugo Claus. Mais au sud du pays, il demeurait méconnu. Le livre est un magnifique et bouleversant chant d’amour à une mère frappée d’aphasie. Tom Lanoye a voulu exprimer, par beaucoup de mots, ses pudeurs à parler de sa mère et du terrible accident cérébral qui l’a fait glisser vers la démence, elle qui ne vivait que par les mots. La souffrance de la mère et de son entourage, sa mort, sont racontées avec une vérité crue mais, en même temps, beaucoup de pudeur amoureuse.

Tom Lanoye a décidé de porter lui-même ce texte à la scène. D’abord en néerlandais et il a commencé, il y a un an, une tournée en Flandre et aux Pays-Bas qui a touché plus de 12000 spectateurs. Tom Lanoye est une vraie "bête de scène" qui peut passer par toutes les émotions, du rire aux larmes contenues, par les torrents de mots comme par le chuchotement. Un solo littéraire, dans un décor minimaliste, mais avec cette ode aux mots, à la langue, à la littérature, qu’il a héritée de sa mère.

Le 9 octobre, il entame une "version française", au Théâtre national. "Les thèmes que j’aborde sont universels mais, en même temps, le texte et la langue utilisée sont très flamands et typiquement belges. Je l’ai vu aux nombreuses réactions de lecteurs francophones qui y ont vu non pas la Belgique de papa qui est morte, mais bien une forme de belgitude. Au-delà des langues, nous avons des choses en commun au nord et au sud du pays. Cela m’a touché aussi de voir le nombre de gens qui viennent écouter un spectacle qui n’est "que" littéraire, basé uniquement sur les mots."

Invité par le Théâtre national à créer une version francophone de ce spectacle (comme nombre d’acteurs flamands, Lanoye peut jouer dans plusieurs langues : anglais, allemand, français, afrikaans et, bientôt, italien). Il a choisi de faire un spectacle "moitié-moitié". "Non pas un compromis institutionnel à la belge, mais quand même un choix, un "statement", d’utiliser tour à tour les deux langues, chaque fois surtitrée. Parfois, je répète une phrase dans les deux langues. Je ferai certainement des erreurs en français mais cela fera partie du spectacle qui parle, rappelons-le, de la perte de la langue, de la difficulté alors de communiquer." Pour l’aider dans la langue française, comme "coach" en français, il est aidé par Isabella Soupart, excellente chorégraphe et metteuse en scène, qui avait été très touchée par son texte.

"Depuis qu’on a joué en néerlandais les spectacles de Guy Cassiers à Avignon, j’aime faire entendre aussi aux francophones la musique de notre langue et la mêler avec leur langue à eux. On parle beaucoup de scission du pays, mais je montre ainsi qu’elle n’est pas inscrite dans la réalité culturelle, et même pas dans la réalité tout court. Je rêve qu’un jour, la VRT et la RTBF collaborent pour réaliser un film où on parlerait les deux langues comme on le fait dans "Rundskop" ou comme dans la série "The Bridge" où on mêle le norvégien et le danois. Il y a tant de défaitisme à évoquer déjà une scission. On a des atouts et j’aimerais dire au patronat flamand (Voka) que je suis un entrepreneur culturel et que je profite des atouts de Bruxelles et de la Wallonie. Je suis un Flamand mais je ne me sentirais pas plus flamand si la Belgique se scindait !"

Tom Lanoye est aussi Anversois et le 14 octobre, la question sera : Bart De Wever sera-t-il bourgmestre ou Patrick Janssens restera-t-il ? "De Wever en a fait une sorte de référendum sur lui et son idéologie. Il en fait un test national se disant qu’il gagnera à tous les coups, car s’il perd, il dira que c’est la faute à Di Rupo ! La force de De Wever tient d’abord à la grande faiblesse des autres : Beke, Tobback, De Croo. Mais je reste confiant. Il y a six ans, on donnait Patrick Janssens battu par le Vlaams Belang de Filip De Winter. Les sondages lui donnaient 29 %. Or, il a eu 36 % et a gagné ! Mais même si De Wever perd, cela ne signifiera nullement la fin du nationalisme flamand. Il faudra continuer à ne pas avoir peur de notre peur."

"La Langue de ma mère" au National du 9 au 13 oct. L’excellente pièce de Tom Lanoye "Mama Medea" par le Rideau sera, elle, au Théâtre de Namur du 16 au 18 oct.