Toumaï, ainsi est surnommé le crâne fossile d’un primate, chaînon manquant entre le singe et l’humain. C’est sur ce trait d’union symbolique de notre humanité avec l’ensemble de la vie terrestre que s’est appuyé Thierry Smits pour imaginer cette création initialement prévue en trois volets. En langue gorane (Sahara occidental), Toumaï signifie aussi “espoir de vie”. On ne peut s’empêcher d’y lire un autre symbole, entre brouillard et lumière, alors que la crise sanitaire s’éternise.

De la trilogie pour huit interprètes prévue au départ, le chorégraphe est passé à un diptyque pour finalement repenser l’objet comme une pièce unique qui devait se jouer, en partenariat avec le Varia et Charleroi danse, du 18 novembre 2020 au 27 février 2021.


“Fin novembre, j’ai pris les devants, raconte Thierry Smits. Le temps passant, la lourdeur du climat ambiant, et la nécessité de préserver une équipe fraîche malgré tout ça, on prévoit deux choses distinctes pour les mois qui viennent.”

Sans savoir, à l’heure où nous parlons, si Toumaï pourra se jouer en février, la Cie Thor sera fin prête avec cette nouvelle version fin janvier, déclare le chorégraphe, qui prévoit une avant-première en tout petit comité. “On garde en place jusqu’à mi-mars la scénographie de Boris Dambly, et dès que les salles pourront rouvrir, deux jours de répétition suffisent : on est prêts.”

Rester dans la fraîcheur, questionner l’envie

“Ensuite, dès février, on se concentre sur une tout autre production. Summertime, pièce purement chorégraphique, sur de la musique baroque, qu’on envisage même en live, sera créée fin juin. On reste dans la fraîcheur, sans ce boulet à traîner”, balance Thierry Smits. Comme bien d’autres, sa compagnie turbine, cherche, répète à bureaux fermés, jusqu’à produire un objet fini. “Mais quand on a conçu, construit, ramé, repensé, sans jamais savoir l’issue : est-ce qu’on aura encore envie ?”

Pour autant, Thor a mis à profit ces temps suspendus. Entre les murs du studio sis à Saint-Josse, avec des équipes régulièrement testées, ça bouge.

“À notre niveau, c’est une période très active. Les résidences ont continué. Sept danseurs sont sous contrat et payés. Le studio a été rafraîchi et en partie réaménagé, l’équipe administrative renouvelée”, énumère Thierry Smits. Sans oublier un site web entièrement remis à neuf par Kidnap your designer, et dont la mise en ligne doit avoir lieu ces jours-ci.

Anticipation, mutualisation

Outre la création estivale de Summertime, Thor, structure subventionnée, est en mesure d’anticiper. “Le fait d’être institutionnalisé rend la vie tellement plus facile. Il faut souligner ce privilège, affirme Thierry Smits. On a les mains beaucoup plus libres que d’autres compagnies.”

À l’agenda figure Trouble, le festival de performance que programme Antoine Pickels, prévu fin avril ou, si c’est impossible, en été. Un maintien permis par l’aide “Un futur pour la culture” de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

“Pour l’arrière-saison, de fin août à décembre, les budgets seront épuisés pour la création.” Le studio disposant cependant d’un plateau très versatile, Thierry Smits a proposé à Annie Bozzini, directrice de Charleroi danse, de mettre cet outil à sa disposition si, comme la crise sanitaire et les reports accumulés le laissent craindre, le Centre chorégraphique connaît un problème d’entonnoir.

“Par ailleurs on a un accord : les boursiers viendraient travailler sur leurs projets chez Thor, ce qui permet de libérer des espaces à la Raffinerie. On accueillerait aussi certaines activités du master en danse contemporaine.”

Des résidences encore sont maintenues au calendrier des mois à venir, dont celles du performeur Gaëtan Rusquet ou de la chorégraphe Olga de Soto.

Captation, diffusion

Avec notamment l’offre déployée par la RTBF/Auvio, l’heure est aux captations de spectacles – formidable soupape en attendant le retour du live pour les uns, pis-aller pour les autres. Thor a choisi pour sa part d’y travailler en interne, “de manière plus alternative”, explique Thierry Smits.

“On réalise un chapitrage de Toumaï en 5 parties, d’une durée chacune de 9 à 12 minutes (un format plus adapté aux réseaux sociaux), avec deux cameramen à la prise de vue. Il s’agit moins d’une captation du spectacle au sens classique que d’une immersion dans l’univers du spectacle, un objet en soi.” Objet à retrouver sur la plateforme numérique internationale citerne.live. “On ne pourra pas nous taxer de rester en autarcie !”

La pensée locale appliquée à l'art

Si la compagnie Thor fait partie de la FEAS (Fédération des employeurs de arts de la scène), quelque chose me gêne dans l’idée de croire que, quand cette crise sera derrière nous, on va refonctionner comme dans le passé, déclare Thierry Smits. Les tournées internationales? Non, elles ne rapportent pas plus aux compagnies. Bien sûr il est nécessaire de rester en lien avec le monde. Mais local ne veut pas dire autarcie.

Alors que le principe du local commence à s'ancrer dans la réflexion à divers niveaux – alimentation, consommation, services, entre autres –, le chorégraphe confie s'étonner de ce qu'il soit si peu appliqué ou même réfléchi “par ceux qui, par ailleurs, en parlent le plus”.

“J’utilise volontiers la métaphore de la salade de fruits de ma grand-mère, qui n’était pas moins bonne alors qu’elle n’y mettait ni ananas ni kiwis, sourit notre interlocuteur. Il n’est pas nécessaire d’avoir un danseur hong-kongais dans l’équipe pour faire exotique. Il y a assez de danseurs ici qui d'ailleurs viennent de partout.” On rappellera que la distribution de Toumaï, comme la plupart des productions de la Cie Thor, réunit des interprètes d'horizons et d'origines très diverses.

  • www.thor.be