Cinq films et vingt ans digérés en quatre heures de théâtre immersif : défi relevé haut la main par Antoine Laubin, Thomas Depryck (Cie De Facto) et leur formidable distribution.

Truffaut, Léaud, Doinel. Entre le cinéaste (1932-1984), l’acteur et le personnage, une sorte de vortex se dessine. François Truffaut révèle, à travers la figure d’Antoine Doinel, adolescent rétif à l’autorité, le tout jeune Jean-Pierre Léaud dans Les 400 Coups, pierre angulaire de ce qu’on nommera bientôt la Nouvelle Vague. Et premier film, en 1959, d’un cycle qui en comptera cinq, en vingt ans, suivant les âges du personnage autant que les époques traversées. 

Patchwork truffaldien

"Obsédé par le cinéma avant de travailler dans le théâtre", Antoine Laubin fait, en 2014, plancher ses étudiants du Conservatoire (Arts², Mons) sur un collage de scènes de L’Amour en fuite (1979) . Le dernier opus du cycle Doinel reprend en flash-back de nombreux moments des précédents : Les 400 Coups (1959), Antoine et Colette (1962), Baisers volés (1968), Domicile conjugal (1970). L’expérience, parmi d’autres, conduit le metteur en scène et son complice dramaturge Thomas Depryck à oser l’ample fresque qui brasserait cette matière. 

Une des scènes du spectacle rend un hommage visuel très précis à l'affiche du film "Domicile conjugal".
Une des scènes du spectacle rend un hommage visuel très précis à l'affiche du film "Domicile conjugal". © Beata Szparagowska

Leur adaptation, si elle tient du patchwork, assemble avec une soigneuse souplesse les temporalités, en y incluant activement les spectateurs, installés sur des chaises pivotantes dans l’espace barré par un catwalk multidirectionnel. Signée Prunelle Rulens, sur base d’un concept développé avec Stéphane Arcas, la scénographie offre à la fois une aire de jeu, littéralement ludique, et une ligne du temps audacieuse, où chacun choisit sa propre focale, guidé par les ancrages proposés dans le parcours d’Antoine Doinel.

Écolier fugueur, amoureux transi, détective privé, jeune père, romancier, divorcé par consentement mutuel… Adrien Drumel campe avec aplomb et ce qu’il faut de fragilité ce Doinel pluriel, de 15 ou 35 ans, à tout âge rétif aux entraves de l’autorité, et en qui toujours se débat l’être social. 


Les femmes de sa vie s’appellent Colette (Caroline Berliner), Christine (Sarah Lefèvre), Sabine (Adeline Vesse). Valérie Bauchau et Philippe Jeusette incarnent les couples référents, les "figures adultes" : parents, patrons… Coraline Clément, Jérôme Nayer et Renaud Van Camp se glissent dans tous les rôles qui articulent et balisent le récit.

Série, détails et citations

Le cinéma est bien là, nourricier, captivant, faisant faire à Antoine et à ses camarades l’école buissonnière. Inventif, rigoureux, fantasque, vertigineusement ancré dans le présent, le théâtre n’est pas en reste, ponctué de clins d’œil littéraires, sonores, visuels (La Sirène du Mississippi en édition de poche, un 33T de Michel Legrand, la voix de Jeanne Moreau…). Un esprit de série, même, souffle sur Le Roman d’Antoine Doinel : une saga avec ses épisodes, ses gimmicks, son fil rouge. 

Antoine (Adrien Drumel), Christine (Sarah Lefèvre) et ses parents (Valérie Bauchau et Philippe Jeusette).
Antoine (Adrien Drumel), Christine (Sarah Lefèvre) et ses parents (Valérie Bauchau et Philippe Jeusette). © Beata Szparagowska

Le classique rapport scène-salle de la seconde partie permet de plus évidentes citations imagées mais aussi un dépouillement qui condense le propos. Où la quête d’Antoine se mue en enquête au-dedans de soi, de ses démons, de ce qui fait jaillir l’amour et de ce qui l’éteint. De ce qui effraie et de ce qui transporte. Une radiographie poétique de ses élans et de son obstination dans la fuite.

  • Bruxelles, Varia, jusqu’au 12 octobre, à 19h30. Durée : 4h, entracte compris. Infos & rés. : 02.640.35.50, www.varia.be