Huis clos grand ouvert aux vents de l’émotion, avec le théâtre pour vecteur. Création à l’ATJV.  Critique.

Un spectacle hyperréaliste parlant de coaching, intitulé de sibylline manière, et d’une auteure américaine méconnue (comme, étrangement, la grande majorité des dramaturges américains actuels sous nos latitudes). De quoi rester perplexe. C’était sans compter la conviction persuasive de Nick Millett. Britannique, établi en France avec sa Cie Elapse, il monte "Cercle miroir transformation" d’Annie Baker et remporte un joli succès à Avignon, dans le Off. C’est là qu’Armand Delcampe - de l’Atelier Théâtre Jean Vilar, à Louvain-la-Neuve - repère et la pièce et le metteur en scène. Et l’invite à en monter une version belge.

Un casting en bonne et due forme et huit semaines de répétitions plus tard, cette coproduction de l’ATJV, du Théâtre de Liège et du Public a vu le jour mercredi.


Mise en abyme

Metteur en scène, Nick Millett est aussi coach d’acteurs. Ce qui ajoute un degré de profondeur à la mise en abyme à l’œuvre ici. Quatre personnes, établies dans une petite ville du Vermont, se sont inscrites à un stage de théâtre qui les réunit chaque week-end pendant six semaines. Il y a Theresa, comédienne, trentenaire, en plein questionnement sur sa carrière (Kim Leleux), Lauren, grande ado mal dans sa peau mais bien déterminée à découvrir le théâtre (Camille Voglaire), Schultz, menuisier, quadra, divorcé depuis peu (Nicolas Buysse), James, la soixantaine (Luc Brumagne), mari de la coach Marty (Cécile Van Snick). Typologie bien balancée - mais évitant la caricature - pour quintet d’âmes blessées. Car ces cinq-là, bien que sacrément différents, ont en commun une fêlure, quelle qu’en soit l’origine. Et trouvent en ce lieu une chambre d’échos. 

© Grégory Navarra

Comédie cruelle

Le plateau ne cache pas sa nature théâtrale dans la vacance qui le laisse à la disposition de Marty et de ses "stagiaires" : projecteurs et autres ustensiles entreposés d’un côté, mur de miroirs de l’autre - et stock de ballons de yoga bleus bordant le tapis blanc au seuil duquel on ôte ses chaussures.

On notera d’emblée - et s’accroissant au fil des semaines - le langage des chaussettes de cette petite société souplement vêtue…

On découvrira, comme devant un miroir, comment des exercices, simples, incongrus voire un peu tordus, agissent sur les êtres, les corps, les attitudes. Comment l’échange et l’introspection et le groupe lui-même transforment ses membres.

Peuplée de silences, d’hésitations, de doutes, la pièce d’Annie Baker a, de la comédie cruelle, l’efficacité acérée. L’interprétation fine de l’équipe ici réunie et dirigée avec sensibilité ose l’émotion non comme un but mais comme une matière, humaine et dangereuse, étrange objet d’identification. Et s’appuie sur l’équilibre délicat de l’émotion et du rire pour nous ébranler. Délicieux paradoxe.


Louvain-la-Neuve, Théâtre Jean Vilar, jusqu’au 17 février et du 7 au 11 mars, à 20h30 (à 19h30 le jeudi, à 16h le dimanche 12/2, suivi d’une visite des coulisses). Durée : 2h. Infos & rés. : 0800.25.325, www.atjv.be 

 Liège, Théâtre, du 21 au 25 février. Infos & rés. : 04.342.00.00, www.theatredeliege.be 

 Et la saison prochaine au Public, à Bruxelles.