Sans doute fallait-il la patte de Dominique Serron pour livrer un Cid choral d’une telle tonicité. Amoureuse des classiques qu’elle aime actualiser (on se souvient de son “Roméo et Juliette” virevoltant), la metteure en scène s’attaque une fois encore à un monstre sacré, “Le Cid” de Corneille dont les vers résonnent plus de deux heures durant sans que l’on voie les alexandrins passer. Sur scène, le dénuement. Point de décor mais bien deux tréteaux, côté cour et jardin, contenant des accessoires dont les comédiens, affichés comme tels, se serviront au fil du drame. Ils croqueront aussi à pleines dents les pommes ou raisins mis à leur disposition, comme dans les loges. C’est là, également, qu’ils admireront les scènes dont ils deviennent spectateurs avant d’endosser leur costume. Le procédé, certes, n’est pas neuf mais il n’en reste pas moins d’une pertinente efficacité.

À l’issue d’une représentation chaleureusement saluée par le public, on regrette à nouveau que la subvention accordée à L’Infini Théâtre par les pouvoirs publics soit réduite de moitié en 2014. Une perte pour le paysage dramatique belge car, du talent, il en faut pour monter “Le Cid” avec autant d’audace et d’humour, une prise de risque qui pourrait basculer dans le burlesque et qui reste d’une belle justesse. Telles ces chorégraphies hispanisantes évoquant le royaume de Castille où se déroule le drame et la réelle physicalité des comédiens dont le jeu séduit et convainc.

Un Rodrigue puissant

Combien, pourtant, de Chimène avant Laure Voglaire (en alternance avec Alexia Depicker), et de Rodrigue avant Fabrizio Rongione (ou Laurent Capelluto), qui tirent remarquablement leur épingle du jeu, entre drame, souvent, et drôlerie parfois, touchants, émouvants même en évitant l’emphase mais en tenant malgré tout le public en haleine ?

D’une belle profondeur, Fabrizio Rongione est un Rodrigue d’une puissante sobriété, et très séduisant, lui qui doit venger son père offensé et perdre une maîtresse dont le père est l’offenseur. Il ira au front, conscient qu’“ à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire”. On comprend qu’il n’ait d’yeux que pour Chimène, fraîche, maligne et déchirée du premier au dernier vers. Daphné D’Heur incarne, elle, une Elvire pleine de bonhomie et Luc Van Grunderbeeck, Don Diègue d’une belle maturité, nuance à propos sa partition.

Et si, de part et d’autre, quelques vers sont parfois ravalés, la langue de Corneille n’en est pas moins admirablement servie, traduisant cette rage, ce désespoir, cette vieillesse ennemie… On connaît la suite. Qui mérite assurément d’être revue aux Martyrs. Puisse le succès de ce spectacle influer, encore, sur la décision des pouvoirs publics…