Laurent Van Wetter aborde le suicide sous le signe de la comédie. Léger. 

Ambiance des grands jours aux Riches-Claires, lundi matin. Remontés comme des coucous, les adolescents venus voir "Le Pont", une pièce de Laurent Van Wetter sur le suicide, ne semblaient guère émus par la question. Et profitaient de chaque noir pour applaudir à tout rompre, forçant la frappe, chahutant ou riant aux éclats. Pas évident pour les comédiens de garder le cap dans pareilles circonstances. Le spectacle a même failli être interrompu. De la difficulté du théâtre jeune public et des matinées scolaires avec des spectateurs bruts qui sanctionnent directement les comédiens, sans concession, si le spectacle ne leur parle pas. On garde pourtant en mémoire, entre autres, l’arrivée pour le moins turbulente d’une classe de lycéens français qui, dès la troisième réplique du formidable "Oh, ! Boy" du théâtre du Phare d’après le roman de Marie-Aude Murail, Molière 2010 du spectacle jeune public, se sont calmés et ont suivi la pièce sans broncher, faisant preuve d’une écoute formidable.

Renoncer

Un cas n’est pas l’autre mais le parti pris, audacieux, de l’auteur et de la metteure en scène, Martine Willequet, d’aborder ce sujet dramatique avec humour et légèreté n’est peut-être pas étranger à l’ambiance de la salle. Le ton est au divertissement et, en ce sens, n’atteint pas sa cible. Dommage, car l’idée de départ se montrait louable et originale.

Deux hommes se retrouvent sur un pont. L’un, Jean-François Breuer, bien connu des spectateurs du Théâtre de la Toison d’Or, incarne un homosexuel rentré sans doute, maniéré au point de frôler les clichés. Issu d’un milieu aisé, très propre sur lui avec sa chemise bleu clair bien repassée et sa cravate soyeuse ton sur ton, il vit seul avec sa mère, écrasé par sa personnalité et ses problèmes d’alcoolisme. Il attend depuis quinze ans de rencontrer l’âme sœur, un idéal féminin dont il a une idée déterminée, et, après une première tentative ratée, revient tous les ans sur le pont pour sauter à l’eau. Ou pas.

L’autre, son contraire, Thomas Demarez, plus modéré, limite débraillé, ouvrier plein de bon sens, mal aimé par sa femme, en est, en quelque sorte à sa première fois. Toute la nuit, les hommes, plus farouchement accrochés à la vie qu’ils ne le croient, vont se raconter, apprendre, sur ce pont, unique élément de décor, aussi brinquebalant que leurs existences, à se rencontrer malgré leurs divergences, à se soutenir, à tenter de sauter. Puis, à renoncer, plus solidaires qu’ils n’en ont l’air.

Ne pas les sous-estimer

Rythmé et empreint de justesse quant aux atermoiements des deux suicidaires, "Le Pont" surfe sur le ton de la comédie. Ce choix audacieux, censé lever les tabous, risque cependant de ne pas émouvoir l’assemblée alors que les adolescents sont parfaitement capables de recevoir des textes graves, de se sentir concernés voire bouleversés. Ne les sous-estimons pas.

Bruxelles, jusqu’au 26 novembre aux Riches-Claires, rue des Riches-Claires, 24. Infos : www.lesrichesclaires.be ou 02.548 25 80. Durée : une heure.


Une pièce d’utilité publique

"Le Pont" est suivi d’un débat animé par le Centre de prévention du suicide. Après s’être fait remonter les bretelles, les élèves, qui se sont excusés, ont écouté attentivement la psychologue Sylvie-Anne Hye leur énumérer des chiffres qui continuent à faire froid dans le dos. Cinq à six personnes se suicident chaque jour en Belgique, soit deux mille par an. On estime en outre qu’il y a environ vingt fois plus de tentatives. En tout, ce sont quarante mille personnes, tous âges, tous sexes et toutes classes sociales confondus qui adoptent un comportement suicidaire. Des statistiques qui ne laissent pas les jeunes indifférents. Lesquels participent ensuite volontiers au débat, cherchant les réponses à donner à une personne en détresse : penser à sa famille, faire preuve de patience, ne pas oublier qu’on est de passage sont quelques-uns des arguments sensibles avancés par les spectateurs qui repartiront nourris de cette matinée agitée mais finalement riche.

D’où l’intérêt des pièces d’utilité publique, un terme qu’on entend de plus en plus régulièrement. Que signifie-t-il précisément ? Officialisée par la Cocof l’année dernière, cette appellation labellisée a d’abord touché deux spectacles : "Un homme debout" de Jean-Marc Mahy et "Djihad" d’Ismaël Saidi. En 2016, quatre spectacles ont reçu le label : "Myzo !" de Darouri express ASBL; "L’Enfant sauvage" de Céline Delbecq, "Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu." du Nimis Groupe et "Nourrir l’humanité, c’est un métier" d’Art&TCA. Ces pièces ont reçu une subvention d’aide à la diffusion de vingt mille euros grâce à laquelle de nombreux jeunes peuvent y avoir accès à prix réduit. Reconnu d’utilité publique également, mais pas labellisé quant à lui, "Le Pont" a reçu quatorze mille euros du service Culture de la Cocof et quatorze mille de celui de la Santé. Cette subvention permet entre autres d’organiser des débats avec le Centre de prévention du suicide et va peut-être, qui sait, permettre de sauver une voire plusieurs vies. L.B.

Infos : www.preventionsuicide.be ou 0800/32.123 (ligne d’écoute gratuite, 24H/24 dans l’anonymat)