"Soleils", la nouvelle création de Pierre Droulers, sera créée ce vendredi dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, à la Raffinerie à Bruxelles.

Le chorégraphe, co-directeur de Charleroi/Danses, y rassemble neuf danseurs qu’il décrit comme cela : "des voleurs d’énergie, des oiseaux. Du plus rapide au plus lent, affublés de rites étranges, de secrets. Solitaires, multitude, ils font corps puis se désolidarisent. Toujours en mouvement, ils illuminent le monde de leurs lueurs, de leurs lanternes. D’où vient cette lumière ? Où va-t-elle ?"

Droulers parle encore du "Souvenir d’un monde éteint, d’une menace. Celle d’une tension à l’œuvre, comme un pont suspendu entre le jour et la nuit." Une création fort attendue après la reprise de son ancien et très beau spectacle "De l’air et du vent" .

Votre titre porte un “s”, ce sont des soleils.

Ils ont à voir avec la mémoire, avec quelque chose de lumineux qui en ressort, des signes d’illumination. Dans nos parts d’ombre, de vide, de mort, de secret, il y a des moments de clarté, des lueurs comme une nuit remplie de lucioles. Le spectacle est une incitation à soulever ces lumières, à soulever ces soleils.

Est-ce parce qu’on vit une époque plutôt sombre ?

On vit, c’est sûr, un changement d’époque, quand j’entends David Lynch dire que "le cinéma d’auteur est fini" ou quand je vois mes jeunes danseurs plongés sans cesse dans leurs ordinateurs. Moi, je suis dans la lignée de mon père qui était peintre, dans la matérialité des objets comme mes mentors, les artistes plasticiens Michel François et Ann Veronica Janssens.

Dans “Soleils”, on danse beaucoup, comme dans “De l’air et du vent”.

Dans "De l’air et du vent", c’était dansé de A à Z, d’un seul mouvement. Ici, la danse est interrompue. Nous avons regardé, avec les danseurs, des films de danses de sorciers, de transe, les films de l’ethnologue Jean Rouch, des films sur les rites vaudou. Ces danses placent le corps autrement. Regardez les Gilles de Binche quand ils tapent le sol de leurs sabots tout en gardant la tête droite pour protéger leurs plumes. Ils sont forcés à une stricte verticalité. "Soleils" parle de cet exorcisme carnavalesque, de tous les "trans": de transgression à transport.

Tout le spectacle est habité par la dualité : ombre/lumière, mouvement/immobilité, etc.

Il n’y a pas de mouvement sans immobilité. Le Chinois Lu Xu disait que l’ombre en a marre de suivre le personnage mais elle ne peut s’en séparer à cause de la lumière. L’or ne brille jamais mieux que dans l’ombre. Ces derniers mois, j’ai voyagé à la fois au Brésil et au Japon. Je suis fasciné par ces deux pays et par les oppositions qu’ils incarnent. Si vous plantez un crayon dans une mappemonde à partir du Brésil, vous arriverez exactement au Japon. Les Orientaux parlent de l’ombre. Au Brésil, par contre, existe une solarité, une joie de vivre même dans la misère. Comment vit la lumière entre ces deux polarités ? Quelles métamorphoses ont lieu ? Le récent voyage que j’ai effectué au Brésil avec mes danseurs pour la tournée de "De l’air et du vent" m’a marqué comme ma vision du film de Marcel Camus, "Orfeu Negro".

Vous évoquez votre père en parlant de lumière.

Mon père, Robert Droulers, était peintre. Un livre et une exposition viendront bientôt le rappeler. A la fin de sa vie, il dessinait un simple trait noir calciné. Il n’aimait pas la lumière du Sud de l’Europe où tout est fixe. Il préférait les lumières changeantes du Nord. Mon travail est un peu la continuation, un travail de peintre en 3D avec, en plus l’inconscient des danseurs.

Vous avez aussi été inspiré pour ce spectacle par deux poètes.  

D’un côté, Emily Dickinson et "There’s a certain slant of light" où elle parle de l’effacement, de la disparition qui peut donner une grande clarté. Et de l’autre, son contraire, Dylan Thomas, avec "Do not go gentle into that good night". Il est dans la rage, dans la colère de Job contre Dieu. Il enfonce le clou. La danse se place entre ces deux pôles, entre l’effacement et la rage. J’aime travailler sur ces paradoxes, sur ce mouvement qui existe entre les deux poèmes, les deux visions. Et qui se rejoignent finalement dans une forme d’extase, de spiritualité.

Il est rare que vous travailliez avec tant de danseurs.

En général, je ne dépasse pas cinq danseurs, comme la taille de ma main. Mais cette fois, le joue sur l’aspect plus grégaire, pour faire naître une part d’imprévu, pour perdre un peu la maîtrise. Quand on évoque les lucioles dans la nuit, il en faut une nuée. A un moment, les danseurs sont dans l’obscurité et on n’entend que leurs pas. Ce sont des traces et cela suffit. En enlevant une partie de l’image, on crée chez le spectateur une image de plus.

"Soleils " Pierre Droulers, Kunstenfestivaldesarts, à la Raffinerie du 9 au 12 mai. Tél. : 02/2190707 et www.kfda.be