Ce spectacle sur les enfants du viol au Rwanda a bouleversé le festival. Retour aussi sur Castorf et Ponifasio.

A la fin d’ « Unwanted » (« Non désiré »), une partie du public est restée muette, incapable de se lever ou d’applaudir, submergée par l’émotion. La Rwandaise Dorothée Munyaneza, qui a quitté le Rwanda en 1994 à l’âge de 12 as, a réussi à parler de l’indicible, et même à chanter et danser autour de l’innommable. Avec une pudeur et une justesse infinies.

Elle est retournée au Rwanda pour interroger des femmes qui furent violées entre avril et juillet 1994 (100000 à 250000 viols), et parfois de multiples fois, devenant incapables de marcher encore. Elle a surtout rencontré des enfants nés de ces viols (il y en eut de 2000 à 5000). A chacun, elle a demandé: « vous êtes-vous accepté? ».

"C'est un projet qui explore le corps de la femme mondiale" - Dorothée Munyaneza


De cela, elle a fait son spectacle. On a déjà beaucoup lu et entendu sur ces drames mais jamais comme cela, créant d’emblée une empathie avec le public.

Elle a choisi quelques exemples, fait entendre les voix en kinyarwanda. Elle traduit. La mère qui appelle son enfant né d’un viol sa « petite hyène » car sa famille a rejeté cet enfant. Les mères violées qui évoquent d’emblée un « enfant irascible, colérique comme leurs pères », ces pères Interahamwe disparus après leurs crimes. Des enfants qui cherchent encore ces pères pour comprendre l’incompréhensible.

Comment continuer à vivre sa vie de femme, d’enfant, après tant de douleur? Une des réponse possibles est le chant qui s’élève sur scène de la belle Dorothée Munyanneza et de la chanteuse Holland Andrews. Comme des cris ou alors comme des murmures, comme le Kaddish chanté par les Juifs.

On peut aussi danser lentement avec un énorme linceul de plastique ou continuer les rituels, quand Dorothée Munyaneza lave la chanteuse ou frappe le grain comme le font les femmes, comme les coups des viols, ou ceux des pierres frappées sur la scène.

Le spectacle tournera partout, mais, à ce stade, pas en Belgique. Dommage.

Un bilan de Castorf

Le metteur en scène samoan, Lemi Ponifasio, revient à Avignon avec « Standing in Time » et y évoque lui aussi le courage des femmes face à l’adversité. Il y en 9 sur scène, habillées de noir comme des moniales, des femmes maories et mapuches, issues de ces peuples océanien et chilien écrasés par les colonisateurs. Il a choisi lui aussi, le chant magnifique, le rituel de pure beauté, pour exprimer cela, mais son esthétisme ne suscite pas l’émotion d’« Unwanted ».

© Lemi Ponifasio (Crédit: Christophe Raynaud de Laage)

Frank Castorf choisit une toute autre voie pour secouer son auditoire. Au lieu de l’épure et du silence, il vocifère et hurle. Celui qui dirigea pendant 25 ans, le Volksbühne de Berlin (le théâtre de Brecht) assume totalement ses outrances. « Je crois au conflits » dit-il, citant Heiner Müller. Brecht disait que le théâtre était un sport. « Un sport de combat » ajoute Castorf. « L’art constitue, dit-il, une contre-proposition qui démontre que la vie, la réalité ne sont pas supportable. Ce fait-là, la révélation de l’impossible accommodation à la réalité est la fonction même de l’artiste. »

Il présente à Avignon, « La cabale des dévots », ou la vie de Molière vue par Boulgakov. Prétexte pour réfléchir au théâtre, aux rapports entre les créateurs et les puissances politiques et d’argent. C’est un peu son testament à l’heure où il a dû quitter la Volksbühne atteint par la limite d’âge.

© Castorf (Crédit: Just Lowis)

Il le fait à sa manière de puncheur, tout dans l’excès, la vocifération, mais aussi l’humour, les fulgurances d’une rare intelligence, à côté de moments complètement foutraques. Sur le scène immense comme une clairière du parc des expositions à 10 km d’Avignon, cela court, se bat, s’ébat dans de grandes tentes, plein de clins d’oeil, filmés par des opérateurs courant derrière les acteurs.

Des acteurs fabuleux (dont Jeanne Balibar) qui comme toujours chez Castorf, sauvent ses spectacles.

Dans celui-ci, il règle aussi ses comptes avec le monde entier et en particulier les politiciens de Berlin qui l’ont « évincé » et l’ont remplacé par le Belge Chris Dercon, « coupable » selon lui de ne pas venir du théâtre (il dirigeait la Tate).

En guise de protestation, il a démonté la grande roue qu’il avait placée devant la Volksbühne à son arrivée en 1992 et l’a remontée à Avignon devant la salle !

Mais la comparaison est cruelle quand on a connu l’émotion créée par Dorothée Munyazena, dans « Unwanted ». Le « peu » est souvent plus efficace que les cris et les excès.