La pièce inspirée par Tchekhov à Rebekka Kricheldorf et montée par Georges Lini enlumine la rentrée.

"Quelle fête de merde !" La musique nulle, les invités qui bavardent et s’imbibent mais ne dansent pas, les cadeaux pourris : l’année prochaine, pas question de tout cela, se promet Irina, dans la scène d’ouverture de Villa Dolorosa.

La dramaturge allemande Rebekka Kricheldorf – née en 1974, autrice d’une trentaine de pièces – a le chic pour installer l’atmosphère de ce "vaudeville existentiel", sur lequel Georges Lini, avec sa compagnie Belle de Nuit, a eu rudement raison de jeter son dévolu. Metteur en scène prolifique, soucieux à l’instar de l’autrice de mettre en résonance le répertoire avec le monde actuel (on lui doit notamment un récent Macbeth, ainsi que le très réussi Tailleur pour dames), il a trouvé là un joyau auquel il rend justice.

Des parents cultivés et russophiles ont donné à leurs enfants, outre le goût de l’art, des prénoms ô combien tchekhoviens. Irina, l’éternelle étudiante qui traîne en pyjama (Anne-Pascale Clairembourg), est la cadette, entre Olga, enseignante et rationnelle (France Bastoen), et Macha, la benjamine (Isabelle Defossé), qui s’échappe quotidiennement d’un mariage tiède en traversant la rue pour rejoindre la maison familiale, ses sœurs et son frère Andreï (Thierry Hellin), qui n’en finit pas de peaufiner son futur livre. Projet plus que jamais relégué au second plan car il est amoureux. L’arrivée de Janine (Déborah Rouach), si elle provoque une série de décalages, apporte un souffle neuf, un sens certain des réalités. Et puis il y a Georg (Nicolas Luçon), ami d’Andreï, visiteur assidu de cette villa où il trouve l’air et la fantaisie dont le prive son existence engluée entre une femme suicidaire et une carrière dont la banalité le désole.

Jeu instinctif

Toute en décontraction et rythme, la mise en scène de Georges Lini coule, quasiment invisible, laissant le champ libre aux aspérités et aux gouffres des six personnages idéalement portés par leurs interprètes. La justesse de cette distribution, dirigée avec une souple précision, aboutit à un jeu d’une spontanéité désarmante, qu’on devine nourri d’écoute, de confiance et d’instinct.


Inspirée des Trois Sœurs, chef-d’œuvre de Tchekhov (1900), la pièce de Rebekka Kricheldorf (2009) expose sa référence – sans plus de réticence que d’ostentation – et s’abstient de toute révérence. En épousant les thèmes tchekhoviens de la désillusion, des rêves inassouvis, de l’immobilité, de l’ennui, l’autrice cisèle un texte pleinement d’aujourd’hui, nuancé, dynamique, truffé de dérision, et dont la poésie intrinsèque donne tout son suc à travers une oralité débridée.

Car on parle, et beaucoup, entre les murs de la Villa Dolorosa – figurés dans une sorte d’opulence dépouillée par la scénographie de Renata Gorka. On se dit tout, sans filtre et sans tabou, entre les membres de la famille Freudenbach (ruisseau de joie, littéralement). Aveux de faiblesse, accusations diverses, querelles vives et coups bas. Tout. Avec une franchise exubérante et mélancolique, une férocité terrible parfois. Avec surtout un amour qui, pour cruel qu’il soit, déborde de partout. C’est bien encore une des réussites du spectacle de donner à sentir la force chaotique et magnétique des fratries. 

Macha (Isabelle Defossé), Andreï (Thierry Hellin), Georg (Nicolas Luçon) et Irina (Anne-Pascale Clairembourg)
Macha (Isabelle Defossé), Andreï (Thierry Hellin), Georg (Nicolas Luçon) et Irina (Anne-Pascale Clairembourg) © Sébastien Fernandez

Des mots et des maux, triviaux et métaphysiques

L’anniversaire revient encore et encore. La famille s’agrandit, le temps coule, les mots resurgissent, comme les maux, triviaux et métaphysiques.

Comédie désabusée donc. Mais comédie absolue, portée par la liberté que Georges Lini tient à assurer à ses acteurs, pour certains complices de longue date de la compagnie Belle de Nuit. Comédie rageuse pétrie de tendresse. Comédie d’une noirceur pétulante, intime et décapante. La quintessence du théâtre, voire du théâtre bourgeois, ose ici s’engouffrer dans ses propres failles – et les nôtres. Irrésistible.

  • Bruxelles, Martyrs (grande salle), jusqu’au 6 octobre. Durée : 2h20 sans entracte. Infos & rés. : 02.223.32.08, www.theatre-martyrs.be
  • Et le 10 octobre à la Maison culturelle d’Ath