Envoyé spécial à Milan

Personnalité reconnue du théâtre international, Guy Cassiers a, nonobstant des états de service encore très limités à l’opéra, été choisi pour mettre en scène la nouvelle production de la Tétralogie wagnérienne entreprise par la Scala de Milan (La Libre du 28 avril). Un événement, d’abord parce qu’il est rarissime qu’un metteur en scène belge se voie confier une telle entreprise sur une scène aussi prestigieuse, mais aussi parce que ce "Ring" (initialement confié à Klaus Michael Grüber, décédé entre-temps) est le premier monté dans ce temple de l’opéra depuis 1973.

Les quatre ouvrages wagnériens seront également donnés dans cette production par un des opéras de Berlin (Unter ten Linden, l’ancien opéra de Berlin Est), le chef d’orchestre Daniel Barenboim (directeur musical de la scène berlinoise) occupant d’ailleurs la fosse tant à Berlin qu’à Milan. Et les deux théâtres prévoient d’ores et déjà des cycles complets en 2013, année du bicentenaire de la naissance du compositeur.

Samedi, alors que cent mille personnes s’étaient bruyamment rassemblées quelques dizaines de mètres plus loin pour vivre, sur grand écran, la victoire de "Nerazzuri" sur le Bayern de Munich ("Forza Inter" me crie l’huissier en me remettant mon billet d’entrée), la salle mythique était pleine, mais intensément recueillie pour accueillir ce retour wagnérien tant attendu.

Au premier coup d’œil, la lecture de Cassiers n’a rien de révolutionnaire : les filles du Rhin sont vêtues de robes plutôt classiques (signées par le jeune styliste anversois Tim Van Steenbergen), et leurs amples voiles s’agitent quand elles nagent. Pas de concept à contresens, pas de transposition de l’action, pas de réécriture de l’histoire : Cassiers met, avant tout, l’œuvre en images, mais des images à plusieurs degrés. L’image des chanteurs, bien sûr mais aussi, très vite, la vidéo (ses complices habituels Arjen Klerkx et Kurt d’Haeseleer) projetée en fond de scène et qui va très vite façonner le décor, et même figurer certains éléments (l’or, notamment, complètement virtuel dans un premier temps). S’ajoute aussi, très vite, un troisième degré de lecture avec l’apparition des danseurs de la compagnie Eastman, de Sidi Larbi Cherkaoui : ils apparaissent pendant le premier changement de scène, si bien qu’on les croit voués - et c’est déjà splendide - aux seuls interludes orchestraux, mais ils vont peu à peu occuper la scène. L’une figure Freia dont parlent Wotan et Fricka; deux autres, dont les silhouettes sont projetées en ombre chinoise, représentent les géants (forcément immenses); et, enfin, les corps s’agglomèrent, s’agglutinent et finissent par former des éléments de décor - trône, table, cage - qui se font et se défont autour des personnages.

Cassiers, de son côté, joue aussi sur la mobilité des corps dans sa direction d’acteurs, même si on sent certains chanteurs plus à l’aise que d’autres dans ce type d’expression scénique. Avec pour conséquence que ceux qui en sont capables - l’excellent Loge de Stephan Rügamer et le remarquable tandem Alberich/Mime formé par Johannes Martin Kränzle et Wolfgang Ablinger-Sperrhacke - disposent d’une autorité vocale supérieure à celle des chanteurs plus raides, comme le Wotan très attendu mais un peu décevant de René Pape, la Fricka solide mais peu charismatique de Doris Soffel ou la Freia un peu sage d’Anna Samuil.

Dans la fosse, Daniel Barenboim livre une lecture très lyrique, soucieuse du phrasé des chanteurs, mais les tempi assez lents nuisent plus d’une fois à la tension dramatique de la soirée. Peut-être faut-il aussi se rappeler que Wagner est, mille fois moins que son contemporain Verdi, dans les gènes des musiciens de la Scala ?

Milan, Teatro alla Scala, les 26 et 29 mai. Retransmission en direct ce mercredi 26 mai à Anvers, Bourlatheater. "La Walkyrie" sera donnée en décembre 2010, pour la traditionnelle ouverture de saison de la Scala.