Tous les cris, les SOS

Les attentats sauvages du 13 novembre créent une « extension du domaine de la guerre », aux effets encore inconnus. Si les facteurs qui alimentent le djihadisme sont multiples, celui-ci se nourrit aussi d'une perte de sens des sociétés contemporaines. Dès 1985, le chanteur Daniel Balavoine l'avait pressenti. Une chronique de François Brabant.

François Brabant
Paris
©AFP


Une chronique de François Brabant.


Les attentats sauvages du 13 novembre créent une « extension du domaine de la guerre », aux effets encore inconnus. Si les facteurs qui alimentent le djihadisme sont multiples, celui-ci se nourrit aussi d'une perte de sens des sociétés contemporaines. Dès 1985, le chanteur Daniel Balavoine l'avait pressenti.


Petit homme mort au combat

Qui a pu guider ses pas

Ivre de prières

Rythmées par le glas


Petit homme mort au combat

Quel dieu a pu vouloir ça

Qui peut être fier

De tant de dégâts


Daniel Balavoine écrit ces lignes en 1985, alors que la guerre Iran-Irak ravage l'antique terre de Mésopotamie. Là-bas, des adolescents fanatisés courent sur des champs de mines, vêtus de noir et armés de fusils d'assaut, criant que Dieu est grand. Au même moment, plusieurs divisions soviétiques s’enlisent dans les montagnes d’Afghanistan, face à d’insaisissables rebelles pour qui le Coran et la haine des « croisés » sont d’invincibles boucliers.

Nous sommes en 1985, et Balavoine chante encore.

Nous sommes trente ans plus tard, et une idéologie de terreur s’est répandue dans l'ensemble du monde arabe, et bien au-delà. Sous nos yeux, se propage le même totalitarisme morbide, le même messianisme glaçant qui sévissait déjà en 1985, mais qui n’était alors qu’un des ingrédients parmi d’autres de conflits aux ressorts multiples.


Au-delà de toute frontière

Il faut dire à tout esprit naissant

Qu’aucune cause ne vaudra jamais

La mort d’un innocent


Vendredi 13 novembre, les djihadistes de 1985, les « petits hommes morts au combat » que chantait Balavoine, ont fait brutalement irruption dans les rues de Paris. Des Afghans ? Des Iraniens ? Des Saoudiens ? Non. Des Belges, des Français… Des gens d'ici. Avec un fait nouveau : des attentats kamikazes, des ceintures explosives au cœur de l'Europe.

Quelque chose a changé. En même temps que la France, la Belgique vient de basculer, ou plutôt d'être happée par un terrible aspirateur. La guerre ? C’est possible. Beaucoup emploient le mot.

Après les attentats du 11-Septembre, les dirigeants américains avaient parlé de « war on terror », de guerre au terrorisme. Louis Michel, alors vice-Premier ministre belge, avait rejeté avec force cette terminologie belliqueuse. « Non, nous ne sommes pas en guerre », avait-il martelé sur les plateaux de télévision.

Aujourd’hui, ce sont Manuel Valls et François Hollande, des Européens, des socialistes, qui reprennent mot pour mot les discours qu'employait George W. Bush lorsqu’il était président des Etats-Unis, après le 11-Septembre.

Les philosophes pourront discuter longtemps du sens des mots – et il est utile qu’ils le fassent. Mais c’est bien à une extension du domaine de la guerre que nous assistons. Pour s'en convaincre, il suffisait de regarder la télévision, mercredi soir, et d'entendre avec quelle insistance, presque jubilatoire, les reporters répétaient que « plus de 5 000 cartouches » avaient été tirées au cours de l'assaut contre le commando djihadiste retranché à Saint-Denis.


Devant ces fous de haine

De terre, de sang

J’espère un peu, quand même

Oh, que l’homme comprenne

Que l’enfant ne sait pas à quoi il consent


Que des fanatiques planifient des massacres à grande échelle sur le sol européen, ce n’est pas neuf. Il y eut Madrid en 2004 (191 morts), Londres en 2005 (56 morts), d'autres drames encore. Ne pas oublier, non plus, Casablanca, Ankara, si près de nous.

Mais nous sommes peut-être entrés dans une autre séquence, une succession rapprochée d'attaques contre des gens ordinaires, un cycle répétitif, lancinant, qui ne s'interrompt jamais et qui pourrait bientôt constituer la toile de fond de nos vies. Une semblable atmosphère de peur et de violence latente prévalait durant la guerre d’Algérie. On peut craindre son retour, avec une férocité décuplée. On doit aussi redouter les conséquences d'un tel climat.

Le grand historien américain George Mosse a mis en évidence le fait que les générations allemandes responsables de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale avaient, d'abord, vécu l’horreur de 14-18. Les frustrations, les blessures, les haines nées du conflit ont servi de carburant à la montée du nazisme. George Mosse forge le concept de « brutalisation ». Pour lui, la volonté d’absolu, le culte du chef, et même une esthétique guerrière très particulière, tout ça doit être relié à l’expérience concrète, personnelle, des brutalités de 1914.

Qu'est-ce qui relie les sociétés arabes ? Presque toutes, depuis 1945, ont subi dans leur chair ce traumatisme de la « brutalisation ». Liban, Palestine, Irak, Algérie, Egypte… Tant de pays ont été marqués au fer rouge par la guerre, le terrorisme, les interventions militaires étrangères. Dans cette région du monde, rares sont ceux qui ne pleurent pas un père, une fille, un frère, une amie. Partout, les télévisions, en flux continu, abreuvent les foyers en images d'enfants morts et d'hôpitaux dévastés, parfois par des bombes américaines. Avec les conséquences que l'on sait : de la haine, toujours plus de haine.

Aujourd'hui, ce sont les sociétés européennes à leur tour qui risquent de se trouver « brutalisées ». Sous quelle forme, on ne le sait pas. Mais elles ne sortiront pas indemnes des si tristes événements de Paris – et des futurs attentats, prévisibles. Déjà, ce qui était impensable il y a quelques mois se matérialise : le culte du chef (qu'il soit président ou non), l'arsenal musclé des mesures sécuritaires, les discours mâles de Manuel Valls et Jan Jambon accueillis sans ciller, l'héroïsation des Rambo du RAID, l'esthétisation des Rafale sur le porte-avions Charles De Gaulle, l'exaltation du bleu-blanc-rouge... Et tous chantent en chœur : « Qu'un sang impur abreuve nos sillons. » Quels seront, à long terme, les impacts sur le corps social ? Tout cela pourrait inspirer des lendemains qui déchantent.


Et en moi l’étau se resserre

Quand je vois défiler ces enfants

Aveuglés par des hommes aux vœux pervers

Aux hymnes délirants


Daniel Balavoine parlait des enfants-soldats. Le vendredi 13 novembre, de nombreux témoins ont rapporté l'extrême jeunesse des assaillants. Dans l'obscurité du Bataclan, certains otages ont eu le temps de distinguer les visages de leurs agresseurs, tout juste sortis de l'adolescence.

Dans les années 1970, quand les délires marxistes-léninistes faisaient florès et que des groupuscules comme la Fraction Armée Rouge ensanglantaient l'Europe, le philosophe Edgar Morin avait évoqué un « gauchisme existentiel ». Malgré leurs péroraisons dogmatiques, les jeunes militants ne cherchaient pas vraiment à instaurer la société sans classes et le paradis de l'autogestion. Ils cherchaient une réponse à l'obsédante question du sens de leurs existences. A cette question-là, notre civilisation donne si peu de réponses.

N'a-t-on pas affaire, aujourd'hui, à un « djihadisme existentiel » ?

C'est une évidence, les gamins déboussolés ne deviennent pas tous djihadistes – et c'est pourquoi ces derniers n'ont pas d'excuses.

Les visages du mal-être sont multiples.

Tous les enseignants de Belgique savent la recherche de sens, le besoin de sécurité qui étreint de très nombreux adolescents. Le désarroi des plus fragiles d'entre eux, face à une société qui ne les rassure pas, prend des formes diverses. Dans certaines écoles, pas une classe sans un élève qui a commis une tentative de suicide, ou qui souffre d'anorexie, ou qui est victime de harcèlement, ou qui se mutile, ou qui se mure dans le silence... Rien de nouveau ? C'est à vérifier. On peut au contraire penser que ça s'aggrave.

Il y a tellement à faire. Tellement à faire pour en finir avec Daech. De la politique étrangère au Moyen-Orient à la surveillance des milieux salafistes, beaucoup de choses devront être repensées. Hélas, dans l'urgence du moment, certaines des questions les plus profondes pourraient être évacuées.

Le disque de Daniel Balavoine, en 1985, portait un titre brûlant : « Sauver l'amour ». C'était un cri, un SOS. Trente ans plus tard, si peu a été entrepris pour « sauver l'amour ».