Comprendre et ne pas juger : l'affaire Wesphael aurait besoin d'un Simenon

Le procès de Bernard Wesphael s'est ouvert ce jour et, hélas, Simenon ne le suivra pas. L'écrivain n'est plus de ce monde. Sa voix, son regard manquent beaucoup à ceux qui détestent voir l'histoire des hommes et des femmes s'écrire en noir et blanc. Un commentaire de François Brabant.

Comprendre et ne pas juger : l'affaire Wesphael aurait besoin d'un Simenon
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François Brabant

Un commentaire de François Brabant.

Le procès de Bernard Wesphael s'est ouvert ce jour et, hélas, Simenon ne le suivra pas. L'écrivain n'est plus de ce monde. Sa voix, son regard manquent beaucoup à ceux qui détestent voir l'histoire des hommes et des femmes s'écrire en noir et blanc. Le natif de la rue Léopold, qui a débuté sa carrière comme journaliste, était inégalable dans sa faculté de comprendre, de « sentir » et de restituer les zones grises de la condition humaine. Semblable démarche ne connaît plus guère de praticien, si l'on considère tout ce qu'on a lu et entendu au sujet de l'affaire Wesphael-Pirotton, d'un manichéisme souvent effarant.

Coupable ou innocent ? La question, au fond, ne comporte-t-elle pas une part d'absurde ? N'est-elle pas aussi simpliste que celle posée voici quelques mois aux Britanniques, sommés de se dire pour ou contre le Brexit, sans autre forme de nuance ?

La machine judiciaire et ses rouages sont ainsi conçus que tout procès doit aboutir à un verdict. Sec, clair, tranchant. Soit. Que des juges ou des jurés jugent, c'est logique, c'est la loi. Mais que des commentateurs de l'actualité, des journalistes, de simples êtres humains s'arrogent le droit de juger d'autres êtres humains, croient pouvoir décrire les tragédies en termes binaires (coupable-innocent), cela devient d'une profonde tristesse. Quelle prétention de croire que, sur la foi d'un dossier, on peut aiguiller un homme vers l'une ou l'autre voie : meurtrier aux noirs desseins ou citoyen blanc comme neige.

« Comprendre, ne pas juger », telle était la devise de Georges Simenon. « Je ne suis pas intelligent. Je suis un instinctif, je ne suis pas du tout un intellectuel », disait-il. La vie, c'est pas du gâteau. Le romancier d'origine liégeoise le savait d'expérience. Il y eut la relation glaciale avec sa mère, les cures de désintoxication de sa femme Denise, le suicide de sa fille Marie-Jo, ainsi qu'une vie affective débridée. Simenon revendiquait des relations sexuelles avec 10 000 femmes différentes, dont une bonne part de prostituées. Pour écrire, il a usé de nombreux artifices, dont celui d'ingurgiter du vin rouge en flux continu, à partir de six heures du matin. Il y eut aussi, un matin de 1945, cette conversation dramatique avec son frère Christian, collabo notoire : ce jour-là, Georges lui avait conseillé de partir, de se faire oublier en s'engageant dans la Légion étrangère. Le frère est mort en Indochine, dans une embuscade, trois ans plus tard. Georges s'est senti coupable. S'est reproché de l'avoir envoyé à la mort.

Le manque de gris

Son chef-d’œuvre, « Pedigree », a Liège pour toile de fond. C'est une chronique familiale. La sienne. Roger Mamelin, le personnage principal, voit le jour rue Léopold, à l'aube du XXe siècle, et ce n'est pas là la moindre des similitudes avec la biographie de Georges Simenon lui-même. La mère, Elise, est l'une des figures centrales du roman. D'origine flamande, elle est dotée d'une sensibilité hors-normes, et soumise à de brutaux accès de vague-à-l'âme. Elise s'en plaint souvent à sa soeur Félicie : Désiré Mamelin, son mari, ne « sent » pas les choses. « Quant à elle, elle sent trop, elle en souffre, elle sent peut-être des choses qui n'existent pas », rapporte l'auteur. Simenon, sous ses dehors rustres, est un peu comme Elise : il se démarque de la masse des écrivains par les trémolos de sa plume, par une écriture sensible et sensitive.

La première édition de « Pedigree » est devenue introuvable. Peu après sa parution, en 1948, les tribunaux de Liège et de Verviers ont ordonné la suppression de certains passages. Certains citoyens de ces deux villes s'étaient reconnus dans le roman, et s'étaient estimés diffamés par lui. L'auteur, pour sa part, s'est toujours défendu d'une formule : « Tout est vrai, sans que rien soit exact. »

A force de traquer l'exactitude, de nombreux observateurs et analystes en deviennent aveugles à la vérité. On avait ressenti la même gêne lors d'une précédente saga politico-judiciaire – sans le goût du sang, elle. Lorsqu'une vague de scandales a submergé Charleroi, au milieu des années 2000, Jean-Claude Van Cauwenberghe est vite devenu le dénominateur commun de toutes les affaires, le suspect par excellence. Des enquêteurs, des journalistes se sont échinés à amonceler les preuves, les faits accablants pour l'homme politique. C'était leur boulot, et factuellement, ils avaient souvent raison : les faits rapportés étaient exacts. Mais beaucoup ne voyaient plus le tableau d'ensemble, les malheurs complexes de Charleroi avant, pendant et après Van Cau.

Leurs faits étaient exacts.

Leur vérité était si mince.

Leur raisonnement a paru s'écrouler comme un château de cartes des années plus tard, quand Van Cau est ressorti quasi indemne de l'étau judiciaire. « La montagne a accouché d'une souris », a pu se gausser l'ancien ministre-président wallon. « Accusé de tout, coupable de rien », pérore-t-il encore. Forts de ce dénouement, certains journalistes, certains responsables politiques ont décrété la réhabilitation totale de Van Cau. Comme si l'épilogue judiciaire lavait automatiquement l'ex-patron de Charleroi de toutes ses fautes morales... Simplisme dans un sens, simplisme dans l'autre. Manque de gris.

Bienveillance et étonnement

Le procès Wesphael aurait besoin d'un Simenon. Plutôt que des qualifications définitives, plutôt qu'une succession de faits, aussi exacts soient-ils, on aurait besoin, pour comprendre, de sa faculté à « sentir », de toute la mélancolie contenue dans « Pedigree » - « un bloc de spleen », selon son biographe Pierre Assouline.

Au lieu de ça, il faut subir des démonstrations unilatérales en faveur d'une thèse (la culpabilité) ou d'une autre (l'innocence). A décharge, on rappelle que l'accusé n'a jamais frappé quiconque. Comme si le fait qu'il n'a jamais été violent implique qu'il n'aurait jamais pu l'être. A charge, on tartine sur sa vie sentimentale olé-olé. Comme si la donne rendait le suspect plus suspect encore.

D'autres prosateurs aux gros sabots tentent de nous faire croire qu'il existerait deux catégories de suicides, hermétiques, bien délimitées : le suicide « pour appeler à l'aide » et le suicide « pour de vrai ». Blanc ou noir. Dans le même registre, certains affirment très sérieusement que la victime du 31 octobre 2013, Véronique Pirotton, n'aurait pu se suicider « car elle n'aurait jamais pu abandonner son fils ».

Vraiment, le commissaire Maigret manquera tout au long du procès Wesphael. Non pour son talent à démasquer les coupables, mais pour sa faculté à considérer les hommes avec bienveillance, même s'il ne se fait aucune illusion sur leurs faiblesses, même s'il connaît leurs actes les plus vils.

L'écrivain Jean-Baptiste Baroninan, spécialiste de Simenon, le rappelait récemment dans le journal « Le Monde » : « Maigret voit le monde s'agiter, les familles se déchirer et les cadavres sortir du placard. Il regarde ça avec un mélange de bienveillance et d'étonnement. Il laisse courir. D'ailleurs, il arrête rarement les criminels et la plupart du temps les laisse partir... »

Maigret n'est pas laxiste. Simplement, il porte en lui une conscience viscérale de l'ambivalence, du flou des destinées humaines. Le critique littéraire Roger Stéphane l'a observé avec justesse : « Ce qui caractérise Maigret, c'est qu'il ne formule jamais de conclusion morale. Maigret, tarabusté par un magistrat impatient, s'acharne à trouver le coupable, qu'il livre ensuite sans joie à la police. Presque à chaque fois, le lecteur, s'il se met à la place du juré, vote l'acquittement. »

Le mal a toujours ses raisons. La mort a toujours ses mystères. Quel que soit le futur verdict du procès Wesphael, du gris restera. « Comprendre, ne pas juger », recommandait Simenon, avec modestie.

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