Mort au VAR !

Et si le recours à la vidéo pour arbitrer les matchs de foot témoignait d’une déroute anthropologique majeure ?

Mort au VAR !
©BELGA

Magistral. Nous sommes à Liège, à la 93e minute, soit une dizaine de secondes avant la fin de la partie qui oppose le Standard au Cercle de Bruges. Mehdi Carcela, Standardman de cœur, d'âme et d'esprit décoche un coup franc diaphane et trouve son coéquipier Sissako, magnifiquement placé entre une poignée de joueurs brugeois. Le Rouche ajuste sa tête, trompe le gardien adverse et offre la victoire aux siens. Qu'il est grand, qu'il est noble, qu'il est beau ce football qui conjugue en un instant le panache d'un geste, l'intelligence du collectif et l'exultation de la victoire !

Douche froide. Après de longues minutes tristes comme un no man's land, l'arbitre lève le bras et annule le but. À 120 kilomètres de là, depuis Tubize et leur petit bureau sans fenêtre, ses collègues lui ont fait remarquer, clichés et vidéos à l'appui, que le jeune Moussa Sissako était légèrement, très légèrement, très très légèrement hors-jeu. En d'autres mots, que le buteur du Standard se trouvait dans le dos de la défense adverse et n'était donc pas en position de marquer un goal.

Soit. La règle est la règle, un centimètre est un centimètre, et même si le département des arbitres reconnaissait lundi qu’il n’y avait finalement pas hors-jeu, certains admettaient au vu des images de dimanche que le but pouvait être annulé. Nous ne trancherons pas ici.

Pour autant, bien que ces quelques lignes soient portées par un amour pour le Standard, n’hésitons plus et crions au scandale !

Bien sûr, la règle du hors-jeu a sa raison d’être et rend une partie de football plus attractive. Elle permet qu’un attaquant ne se poste pas durant 90 minutes devant le goal adverse en attente de longs ballons soporifiques transmis par ses coéquipiers. Elle les oblige à se frayer un chemin entre les lignes et les joueurs, à dribbler, à redoubler de créativité.

Mais toujours, toujours, le hors-jeu fut considéré dans son esprit et non pas à la lettre. Jamais le hors-jeu ne fut introduit pour calculer au centimètre près si l’orteil de l’un dépassait le genou de l’autre. Cette application actuelle de la règle au moyen de vidéos tatillonnes est d’autant plus absurde que les caméras n’offrent pas une précision infaillible. Elle est d’autant plus tristounette qu’elle soumet le talent d’une équipe, le génie de l’attaquant et l’explosion de joie à une froide conception technique et clinique du jeu. Le football est un art, non une froide géométrie.

Mais là n’est sans doute pas le plus déroutant. Durant un match professionnel, sauf en cas de doute, l’arbitre qui est sur le terrain doit se conformer à ce que déterminent ses assistants qui considèrent les vidéos. Subrepticement donc, sur un terrain de football alors qu’il s’agit de siffler une faute, à son volant quand son GPS lui trace sa route, au moment d’acheter des billets d’avion sur Google ou de choisir ses placements en Bourse, voilà que l’homme se cache derrière le recours à la machine. Il lui délègue son jugement, couvre sa décision de ce que lui aura dicté un protocole administratif ou un dispositif technique sur les rouages duquel il n’a pas de prise. Dans la moindre de ses décisions, l’humain abdique en tout ou en partie, consciemment ou non, de sa pleine responsabilité.

Il y a là un glissement que l’on ne peut nier. La soif du risque zéro, le mythe de l’objectivité absolue sont passés par là. Devant le risque de se tromper, l’homme - ou l’arbitre dans ce cas-ci - tranche donc de moins en moins en âme et conscience, en fonction de l’intelligence du moment, de l’atmosphère, de l’état d’esprit, du déroulé inédit de l’action, de la bonne ou mauvaise foi de l’attaquant ; il soumet sa décision à ce que voient une poignée de machines.

Aujourd'hui, ce glissement s'opère sur un terrain de foot. Et demain ? L'observera-t-on au tribunal où des datas permettront au juge de savoir ce qu'il est bon ou non de décider en fonction de la jurisprudence, et indépendamment de l'incomparable épaisseur humaine du prévenu et de son acte ? Et après-demain ? Est-ce à des robots tueurs et drones autonomes, munis de caméras de reconnaissance faciale, que nous déléguerons le choix de tuer l'ennemi, indépendamment du moindre jugement éthique ? Déléguer à la machine nos discernements et notre devoir moral, c'est abdiquer de notre humanité, argumentait en mai 2019, dans ces pages, la philosophe belge Marie-des-Neiges Ruffo.

Admettons-le, il y a sans doute une dose d’exagération dans ces quelques lignes. Mais bon, voici que le foot nous ouvre le terrain pour défendre pied à pied la dignité de la pensée humaine, trop humble, si souvent prête à s’effacer, alors qu’elle demeurera toujours infiniment supérieure aux algorithmes interchangeables de nos machines sans cœur, incapables - ces andouilles ! - de vibrer et d’y croire, d’y croire encore, d’y croire toujours, même à la 93e minute.