J’ai trop vu et trop vécu pour croire un seul mot émanant de Moscou

Journaliste, j’ai habité en Ukraine pendant dix ans, et je ressens aujourd’hui lassitude et frustration pour ce pays.

J’ai trop vu et trop vécu pour croire un seul mot émanant de Moscou
©AFP

Une chronique de Sébastien Gobert, journaliste à La Libre Belgique

Les Russes vont-ils lancer leurs troupes ?" "Pourquoi ne l’ont-ils pas encore fait ?" "Est-on à la veille de la Troisième Guerre mondiale ?" "Et d’ailleurs, n’est-ce pas un peu la faute de l’Ukraine, qui cherche à tout prix à rentrer dans l’Otan et provoque la Russie ?" Les commentaires se suivent et se ressemblent. Pas seulement ces dernières semaines ou ces derniers mois, mais depuis huit ans déjà. J’ai habité en Ukraine pendant dix ans, de 2011 à 2021. D’abord en tant que journaliste enthousiaste et curieux de ce grand pays, si similaire à notre Europe, et pourtant si différent. À partir de novembre 2013, comme reporter sur les barricades de Maïdan, puis comme correspondant en zone de guerre. Depuis, j’ai vécu, comme environ 40 millions d’Ukrainiens, au rythme des escalades et désescalades, des sanctions politiques et des blocs économiques, de la désinformation et des "fake news", des échos de bombardements et des annonces de pertes humaines. Plus de 14 000 personnes ont perdu la vie depuis le début du conflit au printemps 2014 : au moins 3 000 d’entre elles sont mortes depuis l’instauration d’un cessez-le-feu en février 2015. La guerre ne s’est jamais arrêtée et la succession des cycles "chauds" et "froids" s’est imposée comme la norme. On vient me demander, quelquefois, si ma famille, mes amis et mes connaissances restés en Ukraine ont peur d’une invasion. Non. Eux comme moi avons déjà épuisé nos réserves de peur. Ce qui nous pèse, c’est la lassitude et l’usure de la guerre des nerfs qui se joue depuis tant d’années. Et la frustration d’un éternel recommencement.

Cette fois-ci comme auparavant, on se raccroche à des arguments rationnels : aucun des acteurs en présence n’a intérêt à un conflit généralisé. Aussi cela ne devrait pas arriver. Bien sûr, il faut reconnaître que la séquence actuelle est inédite. Russes et Occidentaux ont visiblement décidé d’en faire un tournant de leur relation globale. Et du déploiement de troupes aux cortèges d’accusations politiques, en passant par la pression médiatique : tout est réuni pour un dérapage, qui peut se produire entre l’instant où j’écris ces lignes et le moment où vous les lisez. Quoiqu’il arrive, il ne faudra pas se tromper de responsable. J’ai côtoyé des centaines de manifestants, pacifiques pour la plupart, sur Maïdan, la place de l’indépendance à Kiev. Je les ai retrouvés dépeints comme des néonazis russophobes dans les reportages de la presse russe. Je me suis confronté à des soldats anonymes déployés en Crimée. Ils étaient Russes. Ce qui n’a pas empêché Vladimir Poutine de soutenir, à plusieurs reprises, qu’il n’y avait "aucun soldat russe" sur la péninsule. Il l’a finalement admis un an plus tard. J’ai marché entre les cadavres des passagers du Boeing MH17, abattu par un lance-missiles BUK appartenant à l’armée russe. Malgré des enquêtes internationales, la machine de propagande du Kremlin tente encore aujourd’hui de se dédouaner en utilisant toutes les théories du complot possibles. J’ai trop vu et trop vécu pour croire un seul mot émanant de Moscou. Je ne passe pas pour être un idéologue manichéen. Les Ukrainiens ont leur part de responsabilité dans la guerre du Donbass comme dans le chaos de la désinformation. Les Occidentaux, Américains en tête, ont contribué au durcissement du climat d’affrontement géopolitique que l’on vit actuellement. Mais la balance de la responsabilité de la guerre penche clairement du côté russe. La crise actuelle, c’est bien la Russie qui l’a initiée en massant plus de 100 000 soldats aux frontières ukrainiennes sans raison- et en forçant le monde à régler ce problème.

Un chaos qu’elle n’a pas choisi

Lassitude et frustration donc, car l’Ukraine peut retomber, une nouvelle fois, dans un chaos qu’elle n’a pas choisi. Celui-ci s’ajouterait au joyeux désordre propre à une république post-soviétique. Depuis 1991, c’est un pays au potentiel qui peine à se réaliser, gangrené par une oligarchie vorace, une corruption endémique et des dysfonctionnements administratifs en tout genre. Mais depuis 2014, une dynamique est à l’œuvre. Kiev et les grandes villes se métamorphosent. L’économie se modernise et l’État se numérise. L’Ukraine, ancien "grenier à blé" des empires qui l’ont conquis, est une superpuissance agricole mondiale. Des programmes informatiques et applications inventés en Ukraine sont utilisés à travers le monde entier. La scène artistique s’épanouit et plusieurs films ukrainiens sont remarqués aux Oscars et ailleurs. Les transitions politiques sont pacifiques, en dehors des révolutions. Les milices nationalistes existent bel et bien. Mais elles ont un rôle marginal dans la politique du pays et ne jouent qu’un rôle de second plan sur le front de l’est. Ce n’est pas en Ukraine mais dans mon pays natal, la France, que l’élection présidentielle se teinte de discours nauséabonds pour satisfaire 30 % d’intentions de vote pour différents candidats de droite extrême.

À travers deux révolutions et une guerre, la population a montré qu’elle souhaitait l’ouverture, la démocratisation et la modernité. L’Union européenne et l’Otan, ce sont des grands mots qui sont plus des vecteurs de réformes que des objectifs concrets. À travers deux révolutions et une guerre, la Russie a prouvé qu’elle était prête à réprimer ce contre-modèle qui menace les fondements de l’autoritarisme poutinien. À travers deux révolutions et une guerre, Américains et Européens d’Europe de l’ouest ont démontré qu’ils n’hésitaient pas à faire de l’Ukraine un instrument de leur relation globale avec la Russie et qu’ils étaient prêts à de sérieux compromis pour préserver un statu quo. On ne va pas risquer d’interrompre 70 ans de paix, entend-on souvent. Sept décennies de paix ? Pourtant, on croyait que les Balkans avaient brisé le charme depuis longtemps… En s’abritant derrière ce faux-semblant historique, les Européens font mine d’avoir oublié comment faire la guerre face à un Vladimir Poutine qui n’hésite pas à en faire un des instruments de sa puissance. Une faiblesse intellectuelle et politique qui nous rend incapables de penser la sécurité sur notre propre continent et contribue à la prise d’otage de millions d’Ukrainiens. Un peuple qui n’exprime ni peur, ni panique mais qui attend, las et frustré, qu’on lui laisse la possibilité d’écrire son propre destin.

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