Un texte de Jean-Claude Matgen, journaliste de La Libre. 

Ma maman va fêter, le 28 mars, son 90e anniversaire. Les crises, elle sait ce que c’est. Elle avait dix ans quand la Deuxième Guerre mondiale a éclaté et, si elle a eu la chance de ne perdre aucun membre de sa famille au cours d’un conflit qui n’a pas duré cinq semaines, ni six mois mais cinq ans, elle a connu les privations et les angoisses qui accompagnent de telles catastrophes humaines et matérielles.

La vie l’a plutôt épargnée par la suite mais ce ne fut pas toujours un long fleuve tranquille pour autant et, ces derniers mois, avant même que le coronavirus montre le bout de son vilain nez, elle a dû affronter l’épreuve de la maladie de l’un de ses enfants. Pour une mère, cela ne va pas de soi.

Au sein de notre grande famille, c’est elle qui encaisse le choc du déferlement sur nos têtes d’une menace mystérieuse et glaçante avec le plus de sérénité. C’est elle qui nous rassure, nous encourage, nous réconforte d’un mot gentil, nous fait savoir qu’au bout de notre patience et de notre abnégation, nous trouverons une récompense bien plus savoureuse que les petits plaisirs que nous tirions jusqu’ici d’une vie peut-être un peu trop insouciante.

La foi qui la guide contribue sans doute à l’apaiser. Elle est loin de faire partie de ceux qui parlent du coronavirus comme d’un châtiment divin qui se serait abattu sur un monde vaniteux et corrompu. Mais elle n’en considère pas moins que derrière cette épidémie et ses conséquences douloureuses se cache peut-être l’espoir d’une prise de conscience planétaire de ce qui est essentiel et accessoire, utile et vain, rassembleur et destructif, bon et nocif pour notre humanité fragile et sans doute trop confiante en des forces et des courants qui n’étaient pas les bons.

Ma maman pourrait se concentrer sur elle-même, ne penser qu’à son âge, qui l’expose davantage que quiconque, se recroqueviller. Mais elle nous donne l’exemple de quelqu’un qui pense d’abord à celles et ceux qui prennent des risques pour soulager et aider autrui, ne comptent ni leur temps, ni leurs forces pour que leurs prochains puissent passer l’obstacle sans trop de dommages.

Elle prie, comme elle sait si bien le faire, c’est-à-dire sans bruit et sans ostentation, pour les infirmières, les brancardiers, les aides-soignantes, les techniciennes de surface et bien sûr les médecins qui, dans leurs hôpitaux et leurs cabinets, tiennent tête à la menace.

Elle prend son téléphone pour appeler ceux et celles qu’elle sait isolés, comme elle, mais moins bien entourés par leurs proches. C’est elle qui fait rire ses petits-enfants et arrière-petits-enfants quand ceux-ci prennent de ses nouvelles.

Elle s’informe tant qu’elle peut sans jamais verser dans le catastrophisme ou la panique. Et si elle fustige le comportement égoïste de quelques écervelés, c’est en leur trouvant la circonstance atténuante de leur ignorance et en insistant sur la nécessité de les éduquer avant de les punir.

Depuis le début de cette crise, j’ai beaucoup appris grâce à elle, à son sang-froid, à sa bienveillance. Moi qui suis du genre sanguin, j’ai réussi à canaliser mon impatience, à relativiser les inconvénients d’une vie confinée, à comprendre qu’elle pouvait être source de bienfaits insoupçonnés pour l’âme humaine, à hiérarchiser l’importance des choses, à songer d’abord et avant tout à ceux que le virus frappe lourdement, à me concentrer sur leur sort plutôt que sur le mien et celui mes proches, même si, bien sûr, il me préoccupe aussi.

Quand, sur le coup de 20 heures, je sortirai sur mon balcon, mes applaudissements iront à ceux et celles qui affrontent le mal pour nous défendre voire nous sauver, mais aussi à ma maman de nonante ans qui a toujours su, au fond, où résidait le vrai sens de la vie et quelles valeurs valaient la peine d’être portées en nous.