Un texte de Jean-Claude Matgen, journaliste de La Libre.

C’est fou ce que le coronavirus, comme tout événement tragique, une catastrophe, une guerre, une attaque terroriste, a pu révéler de la beauté ou de la noirceur de l’âme humaine. Chez les uns, cette crise aura développé des sentiments d’altruisme et de générosité, aura exacerbé le courage et l’esprit de solidarité, parfois jusqu’à l’oubli de soi. Chez les autres, elle aura fait sortir le côté méprisable du repli sur soi, de l’égoïsme, du manque d’empathie pour son prochain.

Les chevaliers des temps modernes…

Comment ne pas admirer la manière dont le corps médical, dans sa quasi totalité, s’investit depuis des jours et des nuits pour limiter les dégâts, se bat pour repousser les effets de l’épidémie, pour les traiter au mieux chez ceux qui en sont atteints, pour aider les patients les plus mal en point à traverser le tunnel de leurs souffrances ?

Comment ne pas rendre hommage à d’autres travailleurs qui, chacun à sa place, se démènent pour que les pensionnaires des sénioreries ne soient pas décimés par le virus; que nous mangions tous à notre faim; que nous puissions vivre sans trop d’inconfort, en recevant notre courrier chaque jour, en étant en mesure de sortir nos poubelles comme d’habitude ou de prendre le train ou le tram comme si de rien n’était ou presque ?

Eux aussi prennent des risques au service de la collectivité, eux non plus ne comptent pas leurs heures de travail afin que la société belge tourne plus ou moins rond, malgré la menace ambiante.

Si vous me le permettez, je citerai également celles et ceux qui, au sein de leurs médias respectifs, ne se ménagent pas pour vous donner l’information la plus complète possible.

Et je n’oublie pas tous les citoyens qui cousent des masques ou fabriquent de nouveaux et ingénieux dispositifs de respiration, offrent des nuitées d’hôtel ou des plats de restaurant aux infirmières, volent au secours de leur voisins octogénaires, redoublent d’initiatives pour soulager le quotidien des plus fragiles.

… et les gros beaufs sans cœur

Hélas, des événements comme l’irruption d’une pandémie dans nos existences provoquent aussi, chez certains, des réflexes qui en disent long sur le côté obscur de l’âme humaine. Au début de la crise, on a dû assister, atterrés, au spectacle navrant de batailles rangées entre clients de grandes surfaces pour deux paquets de pâtes, trois boîtes de riz ou quelques rouleaux de papier hygiénique.

Puis à celui, tout aussi désolant, de beuveries pantagruéliques la veille du confinement; puis encore, à celui, irritant, de pique-nique ou de matches de football entre jeunes sur les pelouses de nos parcs alors que les consignes au sujet de la nécessité de respecter avec autrui une “distanciation sociale” (je ne m’habituerai jamais à cette formule technocratique) étaient claires.

A ces comportements puérils et dangereux sont venus s’ajouter des actes d’une brutalité sans nom, qui en rappellent d’autres, commis en des temps qu’on croyait révolus. Comment supporter qu’un infirmier schaerbeekois se soit fait faire jeter comme un malpropre de son appartement par ses colocataires, au motif qu’il constituait un danger potentiel pour eux ? Et que ceux-ci aient poussé la lâcheté jusqu’à faire changer les serrures le jour où ils ont signifié son congé à leur... “ami” qui, rentrant chez lui, après avoir contribué à sauver des vies à l’hôpital, a trouvé porte close ? Si cela se trouve, ces minus, sur le coup de 20 heures, rendent hommage au personnel médical et infirmier depuis le balcon de leur appartement de brutes égoïstes...

Et l’on ne parle pas de tous les escrocs, de tous les vautours, de tous les mafieux qui profitent de la situation pour (tenter de) se remplir les poches en vendant à prix d’or le matériel, souvent frelaté, nécessaire à protéger ou soigner la population.

Tout ce qui nous afflige…

Ceux qui appliquent, souvent avec énormément de discrétion, les beaux préceptes de l’Evangile méritent nos remerciements et notre admiration. Ils mériteraient aussi davantage de respect de la part de nos dirigeants.

Il est affligeant de devoir lire sous la plume de deux éminents chefs de service du CHU Saint-Pierre, à Bruxelles, les professeurs Didier De Cannière et Guy-Bernard Cadière les phrases suivantes: “ne nous dites pas que la Belgique n’est pas capable de produire des masques, des équipements de protection et des réactifs. Ne nous dites pas que nous n’avons pas les budgets nécessaires pour doubler les salaires du personnel de laboratoire et lui donner le soutien logistique dont il a besoin pour effectuer des tests sur tous les patients.”

Il est affligeant de devoir assister à l’appel désespéré de l’Alliance européenne des hôpitaux universitaire parlant d’une “menace de pénurie aiguë de médicaments essentiels au traitement des patients de coronavirus en soins intensifs”.

Il est affligeant de devoir prendre connaissance de la situation des médecins généralistes, des infirmières à domicile, du personnel des maisons de repos, qui vont quasiment sans armes, c’est-à-dire sans protection, au combat.

Il est affligeant de devoir constater, qu’à cause de la N-VA, la Belgique a été le seul Etat membre à s’abstenir, lors du Conseil européen, quand il s’est agi de décider de libérer des fonds pour “l’initiative d’investissement de l’Union européenne en réaction au coronavirus”, les nationalistes flamands estimant que ces fonds étaient trop favorables à la Wallonie.

Il est affligeant d'apprendre que certains politiques ou dirigeants d’entreprise tiennent des propos montrant qu’ils ne sont pas prêts à tirer les leçons de ce que nous dit la pandémie de nos systèmes économiques et de leurs dérives. Voire s’attaquent à des personnalités de tous horizons qui appellent, au contraire, à rebâtir une autre société une fois que nous serons sortis de ce cauchemar.

…ne nous ôte pas l'espoir

Je connais le professeur Cadière, père de la chirurgie laparoscopique, compagnon de route du Dr Mukwege, prix Nobel de la Paix, grand médecin et grand humaniste, et qui fut accessoirement un excellent hockeyeur et un formidable saxophoniste. Ce n’est pas à proprement parler un trotskiste.

Ecoutons-le donc quand, dans Paris Match, qui n’est pas non plus l’Humanité, il dit: “philosophiquement, je vous dirais qu’il n’est pas mal qu’il y ait une rupture dans ce train à grande vitesse de l’économie libérale à l’anglo-saxonne qui n’a aucune considération écologique et sociale et nous mène droit dans le mur. Le système capitaliste dépourvu de conscience et motivé par l’appât du profit immédiat doit cesser: 1% des gens qui détiennent plus de 65% des richesses de la terre, cela devient intenable. Ce virus, ce petit truc sans bras ni jambes pourrait, après avoir tragiquement fait des dégâts énormes, changer la donne. Espérons qu’il va donner à tous le temps de la réflexion.”

Oui, espérons...