La chronique de la rédaction Paru dans la collection pédagogique des "Dis, c’est quoi" des éditions Renaissance du Livre, l’opus consacré aux théories du complot éclaire finement les mécanismes qui mènent à croire aux thèses les plus farfelues.

Imaginez la scène : un premier ministre se rendant chez un médecin, puis chez un vétérinaire, afin que ceux-ci attestent, certificats à l’appui, qu’il n’est pas un reptile malfaisant mais bel et bien un être humain. Voilà ce qui est arrivé au Premier ministre néo-zélandais John Key en 2014, sommé de fournir, suite à une procédure tout à fait officielle entamée par un citoyen d’Auckland, "toute preuve démentant la théorie selon laquelle [il] serait en réalité un reptile alien usant de la forme humaine pour la conduire à l’esclavage".

Si cette histoire véridique peut prêter à rire, qu’on ne s’y trompe pas : l’analyse des mécanismes à l’œuvre chez ceux que l’on qualifie de "complotistes" (parfois abusivement) requiert une érudition certaine, qu’il s’agisse de sciences du langage, d’épistémologie, d’Histoire ou de philosophie.

Du complot au complotisme

Paru dans la collection Dis, c’est quoi des éditions Renaissance du livre , l’opus consacré aux théories du complot (après le populisme, la citoyenneté ou encore le féminisme) s’attarde assez peu sur le caractère parfois comique de certaines théories. Au contraire, son auteur Sébastien Chonavey, diplômé de morale et de lettres et professeur dans plusieurs écoles bruxelloises, s’est attaqué au sujet avec sérieux et humilité, évitant de prendre de haut ceux qui pensent sincèrement que l’homme n’a jamais marché sur la Lune ou que la Terre est plate.

Cette humilité est la première grande qualité de ce petit livre d’une centaine de pages, qui prend d’emblée le parti de "bien nommer les choses". À commencer par différencier le complot (dont l’Histoire humaine regorge) de la théorie du complot, qui est "une vision particulière de l’Histoire de l’Humanité". Une sorte de "pente logique", précise Chonavey, qui non seulement repose sur des arguments sérieux, mais fait aussi appel à notre rationalité. Voire même, à une rationalité poussée à l’extrême, puisque la théorie du complot ne laisse, au bout du raisonnement qu’elle propose, aucune place au doute ou au hasard. Et c’est peut-être ce pourquoi, aujourd’hui comme hier, celles-ci continuent de prospérer : elles offrent à celui qui y croit un monde à la fois "inquiétant" et paradoxalement "rassurant", puisqu’il permet de tout expliquer, tout en protégeant le "croyant" des frustrations qu’engendrent nécessairement les changements produits par la modernité.

Pas de profil type

Si Internet a clairement dopé la diffusion des théories du complot, leurs relais humains, eux, n’ont pas vraiment changé avec le temps. C’est que les leaders d’opinion complotistes ont toujours su capter cette frustration teintée d’inquiétude, à l’image du célèbre animateur de radio américain Alex Jones, lequel prédit chaque année, inlassablement, la fin du monde pour… l’année à venir. Un genre de conspirationniste semblable à d’autres dans l’histoire, tel l’abbé Barruel, qui écrivit en 1797 une histoire complotiste de la Révolution française (période au cours de laquelle les changements sociétaux étaient particulièrement rapides) : ce dernier prétendait notamment que la forme triangulaire de la guillotine n’était autre qu’un symbole maçonnique…

Enfin, et c’est l’ultime (et très notable) qualité du livre, l’auteur se garde bien d’établir un profil psychologique type qui serait particulièrement sensible aux théories du complot. Celles-ci s’appuient en effet sur des biais psychologiques auxquels nous sommes - à des degrés divers - tous sensibles. Pour autant, cela fait-il de nous des complotistes en puissance ? Pas nécessairement. Pour se prémunir des théories du complot, conclut Chonavey, il faut faire preuve de prudence et d’esprit critique, certes… mais aussi - parce qu’il en faut pour admettre que le hasard existe - d’un soupçon de naïveté.