Edito : détourner le regard de cette photo, c’est se détourner du drame

Aylan avait trois ans. Son frère, Galip en avait cinq. Avec leurs parents, ils avaient fui la guerre en Syrie. Arrivés en Turquie, ils ont tenté de rejoindre la Grèce. Leur frêle embarcation a chaviré en mer Egée. Aylan et Galip étaient dans les bras de leur père mais ils ont glissé et sont tombés à l’eau. Un édito de Francis Van de Woestyne.

Francis Van de Woestyne
Edito : détourner le regard de cette photo, c’est se détourner du drame
©afp

Un édito de Francis Van de Woestyne.

Aylan avait trois ans. Son frère, Galip en avait cinq. Avec leurs parents, ils avaient fui la guerre en Syrie. Arrivés en Turquie, ils ont tenté de rejoindre la Grèce. Leur frêle embarcation a chaviré en mer Egée. Aylan et Galip étaient dans les bras de leur père mais ils ont glissé et sont tombés à l’eau. Leur maman, Rihan, 35 ans, est morte avec eux. Douze autres Syriens, parmi lesquels 3 enfants, se sont noyés dans le même naufrage.

La photo d’Aylan, échoué sur une plage turque, a fait le tour du globe en quelques instants. Elle donne un nom, un visage au drame qui se joue sur les rives de la Méditerranée depuis des mois. Nous publions régulièrement le décompte macabre des réfugiés morts en mer ou sur les routes de l’exode. Nous en sommes à 2 700. Peut-être plus. Mais nous n’avons jamais montré les clichés de cette hécatombe. Pourquoi celui-là alors ?

La photo est insupportable. Il est impossible de la regarder sans éprouver un sentiment de révolte, de colère, d’injustice. Comment est-ce possible ? Pourquoi ? Et que faisons-nous pour arrêter ce massacre ? Car d’autres histoires dramatiques ont lieu chaque jour, là sur les rives de la Méditerranée ou sur les routes, dans des camions de passeurs criminels dans lesquels des réfugiés s’enferment dans l’espoir de trouver plus loin l’air de la liberté.

Mais si la photo est insupportable, c’est parce que la réalité est insupportable. Cette photo ne fait qu’"illustrer" ce drame qui se déroule sous nos yeux, sous nos fenêtres. Il faut y mettre fin. Comme d’autres médias, nous avons publié cette image parce que nous croyons qu’elle peut faire évoluer les consciences. Et parce que ne pas vouloir voir cette photo, détourner son regard, c’est se détourner du problème, du drame.

Car on ne pourra pas dire, à nos enfants, à nos petits-enfants : "on ne savait pas". La réalité dure, crue est là. Il faut arrêter le massacre. Ensemble les Occidentaux doivent faire pression sur leurs responsables politiques pour qu’ils agissent. Pas avec des discours et des petites mesurettes. Mais avec ambition. Il faut rapidement définir un plan européen d’accueil "majeur". Comme le martèle Angela Merkel, la Chancelière allemande, qui, chaque jour, donne aux autres dirigeants européens une grande leçon de courage et d’humanisme.

Oui la photo d’Aylan nous a bouleversés. Sommes-nous dès lors, comme certains théoriciens l’affirment, manipulés par une image sensationnelle ? Sommes-nous aveuglés par cette émotion qui nous submerge à la vue de ce cliché? Oui, peut-être. Et alors ? Faut-il donc rester insensible à ces images sous prétexte qu’y céder traduirait une forme de faiblesse ? Non.

La question est de savoir si, passé le moment d’émotion, les citoyens européens se détourneront du problème des réfugiés ou si, conscientisés par les médias, par les responsables politiques, patronaux, syndicaux, par les associations, ils maintiendront à l’endroit des réfugiés une solidarité sincère et permanente. C’est ce qu’il faut espérer. En souvenir des réfugiés morts en quête de liberté. En souvenir d’Aylan qui n’a eu personne à ses côtés pour lui fermer les yeux. Aujourd’hui, il a sur lui les yeux bienveillants de l’humanité tout entière. Puisse son innocent sacrifice mettre fin à notre aveuglement.