Elle était arrivée dans un pays triste. Un pays en proie à de grandes grèves. Un pays en émoi, qui éprouvait bien du mal à gérer l’indépendance de son ancienne colonie. Un pays où débutaient les premiers affrontements entre les communautés linguistiques. Un pays encore marqué par la guerre scolaire. Jeune fille insouciante, elle s’était retrouvée plongée dans un pays compliqué. Et dans une famille compliquée. La “question royale” avait laissé des traces dans le château où, désormais, elle allait mener sa vie avec celui qu’elle aimait. 

Mais très vite, dans cette Belgique grise, elle apporta le soleil de son pays, le sourire de sa famille, la force de son éducation. En quelques mois à peine, elle aida son époux à aimer son métier de Roi. En quelques temps seulement, elle devint aussi belge que les Belges, même si son sang espagnol lui conférait toujours cette vitalité qu’ont les femmes du Sud. Très vite, elle apprit le néerlandais et à se faire aimer de tout un peuple, des Wallons, des Bruxellois, des Flamands, des germanophones. Elle qui ne parvint jamais à avoir d’enfants fit de tous les enfants de Belgique sa grande famille. Ainsi, grâce à elle, à son amour, à sa présence mais à sa distance aussi, elle fit de Baudouin le Roi dont la Belgique avait besoin. Un Roi qui accompagna la transformation du pays. Unitaire, cette Belgique devint fédérale, par réformes successives. Sans heurts, sans violence. Cette mue fit couler tant d’encre, tant de salive, mais jamais de sang. Car le Roi parvint à gérer les paroles et les silences de ses ministres, dans des colloques singuliers où il fit passer tant de messages.

Blanche à son mariage, Fabiola la catholique apparut aussi blanche au décès de Baudouin : un signe magnifique qui suggérait le maintien à jamais d’un lien, d’une force, d’un amour cultivé par plus de trente années de complicité avec Baudouin. La voici aujourd’hui près de lui, après vingt et un ans d’attente. Vingt et une années au cours desquelles elle se fit oublier, désireuse de laisser le champ libre à Albert et Paola. Certains ne retiendront de cette parenthèse que la polémique née autour de sa généreuse dotation ou d’une éphémère Fondation qu’elle créa. Ce serait oublier l’action sociale qu’elle continua de mener dans la plus grande discrétion au profit des plus faibles, des femmes rurales et des exclus, plaidant dans les enceintes internationales pour l’annulation de la dette des pays du tiers-monde. La Belgique perd une grande Reine. Une Reine d’amour. Une Reine blanche. Une Reine de cœur.