Une opinion de Benoit Lannoo, historien de l’Église et spécialiste des Chrétiens d’Orient.

Ce 10 août, il y a 100 ans jour pour jour qu’un traité a été signé à Sèvres, en banlieue parisienne, entre les Alliés victorieux de la Première guerre mondiale et quatre hauts représentants du dernier sultan ottoman, Mehmet VI. Ce Traité de Sèvres, jamais ratifié ni appliqué, prévoyait la création d’un "territoire autonome des Kurdes" englobant le sud-est de l’Anatolie et l’intégration des vilayets de Van, Bitlis, Trébizonde et Erzurum à la République indépendante d’Arménie.

Alors que ce document avait été signé entre autres par le grand vizir ottoman Damat Ferid Pașa au nom du gouvernement d’Istanbul, le gouvernement d’Ankara dirigé par Mustapha Kemal l’a catégoriquement refusé. Ce qui est compréhensible, car en rétrécissant le territoire de 1 780 000 kilomètres carrés d’avant la guerre à seulement 420 000 kilomètres carrés, il s’agissait d’une pure humiliation des Turcs vaincus. Mais en enterrant ce traité, le respect des minorités sous l’ancien Empire ottoman a-t-il également été enterré ?

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le Verset de l’Épée

Depuis quelque temps circule sur les réseaux sociaux un discours du Président turc Recep Tayyip Erdoğan qui se déclare solidaire avec l’Azerbaïdjan après la récente escarmouche avec l’Arménie autour de l’enclave du Haut-Karabagh. L’information est diffuse mais cette escarmouche pourrait en effet être causé par les Arméniens. Cela n’empêche que les propos d’Erdoğan sont profondément troublants quand on pense aux génocides turcs contre toutes les minorités chrétiennes qui ont accompagné jadis le refus du Traité de Sèvres.

Erdoğan s’adresse aux Arméniens vivant à l’est de la Turquie en disant que "nous allons continuer la mission dans le Caucase à laquelle nos grands-parents se sont consacrés". En effet, ces chrétiens sont de plus en plus menacés : il y a eu le massacre d’un couple âgé à Meer, le procès vexatoire contre le moine Aho Sefer Bileçen de Mar Yacoub à Tur ’Abdin et fin l’année dernière, dans les abris de bus à Diyarbakır, sont même apparus des affiches avec le Verset coranique dit "de l’Épée", populaire auprès des milieux terroristes.

La plaine de Ninive

La situation des minorités de l’autre côté de la frontière turque avec la Syrie et l’Irak est elle aussi pénible. Depuis octobre dernier, l’installation d’une "zone de sécurité" turque a compromis la vie des chrétiens qui, après les rafles génocidaires d’il y a cent ans, s’étaient installés à Qamishli ou Hassaké ou autre part dans la Haute Djézireh. En avril dernier, des attaques turques contre les Kurdes ont également fait des victimes parmi des chrétiens et des yézidis à l’extrême nord de l’Irak, autour de Zakho et Sinjar.

Plus au sud, dans la plaine de Ninive, le retour des réfugiés dans leurs terres ancestrales n’est pas évident non plus. Lors d’un colloque tenu il y a quinze jours à Erbil, capitale du Kurdistan irakien, la ministre chargée des Immigrés et évacués, la chaldéenne Evan Faeq Yacoub Jabro, a encore une fois expliqué à quel point il devait lutter contre ceux qui veulent profiter des fuites en masse de chrétiens et yézidis dûes à l’occupation djihadiste pour altérer de manière permanente les équilibres multi-ethniques de la région.

La solution de Sèvres n'a plus de sens

Tout responsable d’Églises chrétiennes et des communautés yézidies, mandéennes ou autres minorités en amont de l’Euphrate et du Tigres s’accorde à dire que la solution de Sèvres – un territoire séparé pour les minorités – n’a plus de sens. C’est plutôt une réelle protection dans des états-nations séculiers qu’il leur faudrait. Il est dès lors déplorable que les héritiers du premier régime séculier au Moyen-Orient – la Turquie de Kemal Mustapha Atatürk – vivent aujourd’hui au rythme d’un nationalisme islamiste extrême.

Mais bien plus déplorable encore est la constatation suivante : l’Occident ne semble pas s’apercevoir que le génocide des chrétiens d’Orient en Irak, Syrie et Turquie s’achève, petit à petit, morcelé par un gouvernement – par ailleurs allié car de l’Otan ! - qui ne veut même pas avouer avoir dévoré il y a un siècle un très gros morceau.